Nelson Lichtenstein, State of the Union. A Century of American Labor

Lichtenstein (Nelson), State of the Union. A Century of American Labor. Princeton, Princeton University Press, 2002, xi – 336 pages.

par Keith Mann  Du même auteur

Aux lendemains immédiats de la Deuxième Guerre mondiale, les syndicats états-uniens regroupaient 50 % de la population ouvrière. Aujourd’hui ils n’en rassemblent que 13,5 %. Derrière ces chiffres, accablants mais souvent cités, se trouve une histoire plus large. Dans l’imaginaire social et au niveau juridique, le prestige des syndicats et les droits des syndicats et des syndicalistes ont connu un très fort déclin depuis un quart de siècle. Aujourd’hui, la protection sur le lieu de travail contre la discrimination raciale, ethnique, sexuelle, et, de plus en plus, d’orientation sexuelle, est tellement ancrée dans la conscience collective américaine ainsi que sur le plan juridique que même les think tanks les plus conservateurs ne songent pas à les remettre en question. Les entreprises condamnées pour avoir pratiqué de telles discriminations sont passibles de lourdes peines. Mais un militant syndical renvoyé pour militantisme ne peut espérer plus que récupérer sa rémunération perdue, et seulement après une longue bataille juridique qui peut durer des années. L’idée qu’un travail qui permette de faire vivre décemment une famille soit un droit est regardée aujourd’hui avec incrédulité, voire considérée comme anti-américaine. Les droits sociaux liés au statut de travailleur sont donc, désormais, pratiquement inexistants. Ce ne fut pas toujours le cas.

Nelson Lichtenstein aborde ce problème et offre une très fine analyse bâtie sur une connaissance approfondie du mouvement ouvrier et social aux États-Unis. Il montre comment, entre l’ère dite « progressiste » à la fin du XIXe siècle et les années 1950, les droits sociaux des travailleurs étaient liés aux droits civiques des citoyens. Ces idées n’étaient pas seulement répandues chez les syndicalistes et autres opposants au système capitaliste. Des maîtres penseurs de l’establishment ainsi que des présidents comme Teddy Roosevelt (l’oncle de Franklin Delano Roosevelt) et Woodrow Wilson s’accordaient sur le fait que le maintien d’un certain niveau de vie, au moins pour des travailleurs masculins et blancs, contribuait à la stabilité de la société. Dans cette optique, les droits syndicaux devaient être assurés. Mais l’histoire du mouvement ouvrier états-unien de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, au moins, se résume en une longue suite de luttes entre les syndicats et un patronat peu résigné à leur existence. L’État, incarné par les tribunaux, fut résolument aux côtés des patrons lors des grèves. Des injunctions ont limité et souvent interdit les piquets de grève. Cela explique notamment l’anti-étatisme de l’American Federation of Labor (AFL) de Samuel Gompers, malgré son réformisme, ainsi que les liens forts établis entre les syndicalistes des Industrial Workers of the World (IWW) et la CGT française d’avant la Première Guerre mondiale menée par les syndicalistes révolutionnaires.

La situation a beaucoup changé lors des quatre mandats du démocrate Franklin Roosevelt, dans les années 1930 et 1940. Sa politique, le New Deal, prônait un grand rôle de l’État pour assurer les droits syndicaux contre un patronat toujours réticent. La loi dite Wagner Act et la suite des lois connues sous le sigle NLRA (National Labor Relations Act) n’ont pas seulement reconnu les droits des syndicats à s’organiser sur le lieu de travail, mais ont aussi mis en œuvre tout un système à base de tripartisme et de conventions collectives. Les résultats furent impressionnants : les années 1940 virent de très fortes augmentations de salaires et l’accession à un très haut niveau des gains ouvriers. Au cours des années cinquante, malgré l’opposition de fractions patronales toujours aussi peu résignées à ce régime, la puissance du mouvement syndical fut très largement reconnue et considérée comme normale par beaucoup d’intellectuels. C’est toutefois pendant cette même période qu’aurait commencé, selon Lichtenstein, le déclin des syndicats et de leur légitimité. Le système des conventions collectives et celui de l’arbitrage obligatoire ont porté d’appréciables acquis. Mais, en même temps, ils ont eu un effet néfaste sur la capacité des délégués syndicaux à défendre les droits des travailleurs sur leur lieu de travail. Tout le monde, les militants de gauche compris, a très vite saisi que les patrons n’auraient plus intérêt à négocier de bonne foi des conventions collectives si elles risquaient d’être remises en cause par des grèves sauvages.

Tandis que les acquis sociaux arrachés par les syndicats permirent à la société états-unienne de faire grands pas en avant, le mouvement syndical (Big Labor) s’est forgé, au fil des ans, l’image étroite de défenseur d’intérêts spécifiques plutôt que celle d’un mouvement social progressiste. Le poids toujours très fort de l’AFL y contribua. La fusion entre celui-ci et le Congress of Industrial Unions (CIO) de John Lewis, du syndicat des mineurs, farouche partisan du syndicalisme d’industrie à l’opposé de l’AFL adepte du syndicalisme de métiers, s’est effectué en 1955. L’AFL défendait les intérêts des travailleurs hautement qualifiés et rémunérés. Ils sont parvenus à mettre en place un système dit « closed shop » – surtout dans les ports et les chantiers du bâtiment – par lequel les patrons étaient obligés de passer par la chambre syndicale pour chaque embauche. Mais ce système reposait sur la protection du travail de couches de travailleurs masculins et blancs, souvent sur des bases d’appartenance ethnique. Ce système d’exclusion des femmes et des travailleurs noirs des postes bien rémunérés ainsi que l’anticommunisme farouche des dirigeants, notamment George Meaney, chef de l’AFL-CIO et grand ami des présidents républicains, ont fortement concouru à la perte de popularité des syndicats dans l’opinion progressiste. L’image d’ouvriers du bâtiment tabassant des manifestants contre la guerre du Vietnam, à New York en 1970, a marqué toute une génération. C’est aussi dans les années cinquante que les élus proches des secteurs patronaux hostiles au New Deal ont repris l’initiative. La loi Taft-Hartley, votée en 1947, imposait de très grandes contraintes au syndicalisme. Les grèves de solidarité (secondary strikes) ainsi que la possibilité donnée aux cadres, contremaîtres et aux travailleurs du secteur public de se syndiquer ont été fortement limitées et souvent interdites.

Lichtenstein résume avec soin le bilan du mouvement ouvrier à propos de la question noire aux États-Unis. Malgré des vifs et nombreux exemples d’exclusion et de racisme depuis son origine, le mouvement syndical fut une très grande force d’intégration et un vecteur d’égalité raciale. À côté de développements sur l’essor et le déclin des droits sociaux liés aux appartenances sociales, Lichtenstein révise quelques idées reçues sur l’histoire du mouvement ouvrier états-unien. Depuis des années, l’orthodoxie historique (partagée par les militants syndicaux et politiques de tous poils) considèrent les années 1950 et suivantes comme celles de la paix sociale. C’est cette culture de paix sociale qui aurait désarmé la classe ouvrière nord-américaine lors des grandes offensives du capital et de l’administration à partir des années 1980. Lichtenstein montre comment les années 1947-1973 furent aussi celles du plus grand nombre de grèves, jours de grèves et grévistes. Pour ne prendre que cet exemple, celle de la sidérurgie en 1959 fut la plus importante de l’histoire du pays. Lichtenstein montre comment les rapports entre le syndicalisme états-unien et l’État ont contribué à la grande crise sociale d’aujourd’hui. À l’encontre des pays européens où le système de protection sociale, notamment de santé, était assuré au niveau national, la force du mouvement syndical aux États-Unis ainsi que le système d’arbitrage établi par le NBRA assuraient ces acquis sociaux dans le privé par le biais des conventions collectives. Dans l’après-guerre, la majorité des familles ouvrières ainsi que des couches moyennes disposaient d’une assurance médicale liée à leur emploi. Avec la désindustrialisation des secteurs les plus syndiqués comme la sidérurgie et l’automobile, le nombre des personnes sans garantie d’accès aux soins médicaux dépasse 40 millions, soit presque 15 % de la population. De plus, l’essor croissant des frais médicaux fait que les deux tiers des grèves sont aujourd’hui provoquées par les tentatives patronales de réduire leur participation à ces frais.



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