Neil McWilliam, Monumental intolerance: Jean Baffier, a nationalist sculptor in fin de siècle France, 2000

McWilliam (Neil), Monumental intolerance: Jean Baffier, a nationalist sculptor in fin de siècle France. Philadelphie, The Pennsylvania State University Press, 2000, 326 pages.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

L’étude précise et riche que Neil McWilliam consacre à Jean Baffier, sculpteur berrichon de la fin du siècle dernier, et infatigable agitateur d’extrême-droite, échappe au péril majeur qui guette toute monographie consacrée à un artiste oublié. Il n’est nullement question ici de réhabiliter un homme ou un genre méconnu, mais d’explorer la vie culturelle et politique de la France fin de siècle, et particulièrement de la frange nationaliste de celle-ci, en prenant comme fil conducteur la vie et l’œuvre de Jean Baffier. Le pari est gagné tant parce que l’auteur connaît et utilise bien la bibliographie la plus récente que par la grâce d’une composition intelligente. Chaque chapitre de l’ouvrage est organisé autour d’une œuvre majeur de Baffier, soigneusement replacée dans son contexte, ce qui donne à Neil McWilliam l’occasion de mises au point claires consacrées à plusieurs thèmes importants d’histoire culturelle, parmi lesquels la représentation par la statuaire publique de la révolution et de ses hommes, les monuments commémoratifs de la guerre de 1870, les mutations des arts décoratifs, ou encore la place du régionalisme, du ruralisme et du folklore dans la vie culturelle et politique du temps.

Ajoutons que la richesse du matériau contribue aussi à la réussite de l’entreprise. Baffier a beaucoup produit, beaucoup écrit et s’est beaucoup dépensé. Candidat d’extrême-droite aux élections législatives de 1902, il est membre d’une infinité de groupes et de cercles artistiques et nationalistes et y joue souvent un rôle important, ce qui lui vaut d’entretenir des liens avec Drumont, Rochefort, ou plus tard Louis Marin, qui sera un de ses plus ardents défenseurs. Suivre Jean Baffier conduit donc à rencontrer à peu près tous les nationalistes qui s’intéressent aux beaux-arts, et tous les cercles qui en France s’occupent de traditions régionales et paysannes. Dépouiller son abondante correspondance et ses nombreux articles, c’est de plus disposer d’un corpus de textes théorisant une pratique artistique qui se veut tout entière dédiée au réveil national et à l’exaltation des valeurs françaises, identifiées par Baffier aux valeurs d’une tradition paysanne largement mythifiée. Cette volonté d’un art tout entier politique est peut-être l’un des éléments les plus surprenants de l’œuvre de Baffier.

L’auteur tire de ce parcours quelques conclusions solides, à défaut d’être toujours surprenantes. Il insiste sur l’existence, longtemps ignorée dit-il, d’une vie culturelle provinciale qui prend appui sur des infrastructures partiellement autonomes, au sein de laquelle se développent des réponses spécifiques aux transformations naissant à Paris. Réponses dont il note d’ailleurs l’ambiguïté. Baffier tente de revitaliser les traditions autochtones mais ni l’inspiration ni le public ni l’artiste ne sont enracinés dans la campagne berrichonne et encore moins au sein de la paysannerie locale. Fils de paysan berrichon, ancien ouvrier, Baffier n’en est pas moins devenu à la fin du XIXe siècle une personnalité parisienne connue, et ce contempteur de la modernité est un utilisateur plus que régulier des chemins de fer. De plus, ses admirateurs les plus dévoués ne sont pas les paysans du Boischaut mais de jeunes bourgeois déracinés aux allures très barrésiennes.

Neil McWilliam met d’autre part en valeur les liens unissant esthétique et politique au sein de la mouvance d’extrême-droite, dont les tenants s’efforcent avec ténacité, sinon toujours avec succès, de conjurer et d’imposer une représentation de la France et de son histoire qui soit conforme à leurs vues et qui s’inscrive dans l’espace public.

L’ouvrage met enfin en garde contre les associations trop facilement établies entre idéologie et techniques artistiques. L’esthétique nationale peut emprunter les voies de la modernité artistique, ce que fait parfois Baffier, tout en dénonçant la modernisation des mœurs et de la société ainsi que la décadence de l’art et du goût français.

Ces conclusions n’épuisent pas l’intérêt de l’ouvrage qui sera utile à tous ceux qui ont à connaître de la dimension symbolique et culturelle du politique, de l’histoire culturelle de la France fin de siècle ou de la mouvance nationale. Il offre, outre un texte clair et pertinent, une bibliographie abondante, se révèle facile à manier – son index est fort utile – et est illustré d’abondance, l’auteur ayant pris le soin de replacer les œuvres de Baffier au sein de séries d’œuvres contemporaines, similaires par leurs sujets ou leur inspiration.



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