Nathalie Hugot-Piron, Les « cadres âgés ». Histoire d’une catégorie de chômeurs

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 294 p.

par Jacques Freyssinet  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLe titre de l’ouvrage peut être trompeur pour le lecteur. Dans la bibliographie consacrée aux cadres, qui est devenue très abondante, il semble annoncer la démarche d’une sociologue qui ciblerait ses analyses sur l’évolution d’une population spécifique, celle des cadres séniors en chômage, victimes de mécanismes de discrimination ou d’éviction. Tel n’est pas le projet de l’auteure : elle entend reconstituer le processus historique de construction puis d’imposition d’une catégorie du discours qui apparaît aujourd’hui comme naturelle et évidente avec le « discours malheureux » qui l’accompagne. Le programme de recherche est alors le suivant : « quand, comment, pourquoi et par qui ce « problème social » a-t-il été construit ? » (p. 13). La thèse avancée est qu’il est « le produit d’une construction rhétorique professionnelle (…) dont la visée plus globale a été de construire une défense corporative propre au groupe socioprofessionnel des cadres (…), de protéger les membres du groupe dans leur évolution de carrière » (p. 14). En germe dès la fin du XIXe siècle, le discours se construit dans l’entre-deux-guerres comme une contribution à la définition de l’identité des ingénieurs, puis après la Seconde Guerre mondiale de celle des cadres.

La période de l’entre-deux-guerres ne connaît que la catégorie des ingénieurs. Confrontés à la domination des ingénieurs d’État, les ingénieurs civils s’organisent sur la base de deux groupes d’associations, ou d’unions ou de chambres syndicales. Le premier courant est conservateur, catholique et élitiste ; ses membres sont issus de la bourgeoisie et sortent des « grandes écoles ». Le second courant laïque et républicain est porteur du modèle de la promotion sociale ; il réunit principalement des anciens élèves d’écoles moins prestigieuses ou des Facultés des sciences. Alors que tout oppose par ailleurs les deux groupes, ils convergent progressivement sur le thème malthusien selon lequel un « surnombre » persistant d’ingénieurs serait à la fois pour eux source de chômage et de déqualification. Dans ces conditions, pour garantir la continuité des carrières, l’objectif est de freiner les flux d’entrée en réduisant l’effectif des nouvelles promotions, en restreignant par la loi l’accès au titre d’ingénieur, en faisant obstacle à l’entrée des étrangers et en décourageant celle des femmes.

Dans cette campagne, le cadre âgé chômeur fournit une illustration emblématique des méfaits engendrés par les « sureffectifs » d’ingénieurs. De manière répétitive, « quelques situations d’infortune sont retenues (…) pour mettre en scène la détresse » (p. 64) en l’absence de toute étude objective qui permette de donner une mesure de l’ampleur du phénomène : « aucun fait ne sera exposé, aucun chiffre cité, aucun témoignage apporté, aucun secteur économique visé » (p. 81). Seule l’évocation de cas individuels tient lieu de démonstration. Avec la crise économique des années 1930, le discours, toujours privé de bases statistiques ou monographiques, prend une tonalité tragique : « le chômage du vieil ingénieur devient un référent symbolique. Il se transforme en allégorie du malheur » (p. 93).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, deux évolutions, qui avaient été amorcées dès 1936, se consolident durablement. En premier lieu, des organisations proprement syndicales, c’est-à-dire limitées à des adhérents salariés, sont créées ; elles regroupent les ingénieurs et les cadres d’abord séparément puis ensemble, l’appellation de « cadres » devenant englobante. En second lieu, pour les cadres âgés, la problématique compassionnelle à finalité de protection corporatiste se transforme en un discours revendicatif porteur d’une double dimension, celle du droit à l’emploi et celle du droit à la retraite.

C’est à propos de la retraite que s’opère une première mobilisation d’ensemble des cadres ; en 1947, ils s’opposent à leur intégration dans le régime général de sécurité sociale en cours de création. Le mouvement aboutit à la reconnaissance institutionnelle de la spécificité de la catégorie professionnelle des cadres. Elle s’opère par la création de l’Association générale des institutions de retraite des cadres (AGIRC), organisme paritaire qui gère un système de retraite complémentaire qui leur est réservé. Le fait de cotiser à l’AGIRC devient un critère de reconnaissance d’une position de cadre.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le nouvel essor des programmes natalistes, associés à la thèse d’un déclin inexorable des aptitudes avec le vieillissement, suscite une réorientation du discours sur les cadres âgés : il s’agit de démontrer qu’à l’opposé de la tendance générale, les « intellectuels âgés » (donc les cadres) « atteignent le maximum de leurs capacités intellectuelles en prenant de l’âge » (p. 195). Il importe de prolonger leur vie active en aménageant les fins de carrière et, le cas échéant, en assurant leur reclassement. À défaut, l’existence d’un chômage des cadres, même s’il est de faible importance et toujours non mesuré, conduit à « répandre un sentiment d’insécurité parmi l’ensemble des cadres » (p. 201). Des travaux sociologiques contribuent à « avaliser la construction misérabiliste des cadres victimes du chômage » (p. 201). En 1954, l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) est créée, essentiellement au départ pour gérer le reclassement des cadres âgés en chômage. Au cours de ses premières années d’existence, fort peu probantes, le chômage des cadres âgés alimente chez ses promoteurs « une inlassable litanie » (p. 230), « une complainte récursive » (p. 233) en guise de justification d’existence. Ils obtiennent en 1966 sa consolidation durable comme deuxième socle institutionnel du paritarisme des cadres.

Les cadres âgés en chômage sont ainsi analysés comme une « figure archétypale », dont il faut reconstituer la « mise en récit » (p. 275) par un groupe professionnel au service de la défense de ses intérêts corporatistes. De ce fait, l’essentiel de l’ouvrage est consacré à la présentation des diverses organisations qui ont eu pour fonction de représenter tout ou partie de la population des ingénieurs puis des cadres. L’auteure étudie la composition sociale de ces organisations, leurs idéologies, leurs objectifs, leurs langages, leurs stratégies d’alliances et d’investissement de l’appareil d’État. Elle retrace les profils et les carrières de leurs principaux dirigeants. La source d’information principale est constituée par les archives relatives de ces organisations, par leurs publications ainsi que par les comptes rendus que la presse donne de leurs activités. Dans la mesure où ce discours est standardisé et répétitif, son examen ne requiert pas de longs développements ; c’est donc la complexité des évolutions et l’évolution des politiques des organisations représentatives qui est l’objet principal d’analyse. La question posée est de comprendre où, quand et avec quelle intensité ces organisations mobilisent l’invocation de l’ingénieur âgé (puis du cadre âgé) « non plus comme une simple réclamation en soi, mais comme un emblème » (p. 107).

L’ampleur du champ retenu n’est pas sans conséquences sur la nature de l’ouvrage. Il est parfois novateur, en particulier lorsqu’il analyse, dans l’entre-deux guerres, les jeux complexes de concurrence et/ou d’alliances entre les nombreuses organisations en présence. Dans d’autres domaines, surtout après la Seconde Guerre mondiale, le propos devient souvent hâtif, se satisfait parfois d’affirmations peu documentées et ignore les objections que pourrait soulever une thèse aussi déterministe. Citons-en un exemple. Si la mobilisation de la notion de cadres âgés en chômage n’a servi qu’à la défense des intérêts corporatifs des cadres, dont la CGC (puis CFE-CGC) semble être pour l’auteure l’agent emblématique, comment expliquer l’investissement actif de toutes les confédérations « ouvrières » dans la construction puis la défense, au moins jusqu’à ce jour, des deux institutions typiques du statut spécifique des cadres, l’AGIRC et l’APEC ? Certes, elles y sont représentées par les structures spécifiques qu’elles ont créé en leur sein pour représenter cette catégorie, mais la reconnaissance d’un certain degré d’autonomie à ces structures et l’attribution d’un mandat de négociation dans ces domaines justifieraient une explication qui ne reposerait pas que sur l’égoïsme catégoriel. Or ces aspects ne sont que très brièvement évoqués, sans que l’auteure semble y voir une difficulté pour sa démonstration.

Au total, l’ouvrage offre une synthèse rétrospective fort utile sur la nature et les politiques des organisations d’ingénieurs puis de cadres entre la fin du XIXe siècle et la décennie 1970. C’est en référence à ce contexte explicatif global qu’il situe, au fil de l’histoire, la genèse, le développement et la fonction du discours sur les « ingénieurs âgés » puis les « cadres âgés ».

Jacques Freyssinet



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