Nathalie Ethuin et Karel Yon, dir., La fabrique du sens syndical. La formation des représentants des salariés en France (1945-2010).

Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2014, 407 p.

par Thibaud Blashka  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Depuis la parution en 1976 d’un volume collectif dirigé par Marcel David1, la formation syndicale n’avait plus fait l’objet d’une enquête couvrant l’ensemble du spectre syndical au temps de l’État social. C’est dire si l’ouvrage coordonné par Nathalie Ethuin et Karel Yon, qui fait suite à la livraison en 2011 d’un numéro spécial du Mouvement social issu du projet Formasynd financé par l’Agence nationale de la recherche2, vient combler une lacune.

La première partie, « Dispositifs : l’espace pluriel de la formation syndicale », s’attèle à reconstituer la structuration des années 1950 à nos jours des appareils éducatifs de la CGT (Nathalie Ethuin et Yasmine Siblot), de la CGT-FO (Karel Yon), de la CFDT (Cécile Guillaume), de la CFE-CGC (Corinne Delmas) et des fédérations enseignantes (Ismail Ferhat). Attrapant dans ses filets aux mailles lâches une part minoritaire des adhérents et des militants, la formation syndicale n’en représente pas moins un enjeu stratégique comme outil institutionnel de cohérence idéologique, d’harmonisation des pratiques et de consolidation de l’autorité centrale ; cet enjeu autour du rôle et des contenus de la formation met en mouvement les principes d’organisation, la doctrine, l’histoire propres à chaque centrale syndicale.

À la fois reflet et vecteur des désaffiliations et des recompositions syndicales, l’offre de formation se morcelle dans les années 1980 avec l’émergence de l’Institut européen de formation syndicale (Hélène Michel et Anne-Catherine Wagner) et de la formation privée à destination des élus d’entreprise (Paula Cristofalo). Si, dans le sillage des lois Auroux qui bousculent les contraintes légales et financières de la formation des salariés et de leurs représentants, le « monopole syndical sur la formation » (p. 205) s’ébrèche, il ne rompt pas : il s’accommode sans mal de l’incursion d’organismes privés qui mêlent, dans leur activité, formation et mission d’expertise. Avec la loi du 20 août 2008 qui fait dépendre la reproduction des appareils syndicaux de la représentativité syndicale dans l’entreprise, l’accommodement se fait nécessité et la formation est mise en demeure de pallier la chute des effectifs militants.

La seconde partie, « Dynamiques : circulation des idées et apprentissages militants », délaisse la perspective sociohistorique et entreprend l’observation de pratiques. Les six chapitres constituent autant d’études de cas et délimitent en pointillés une césure entre les prescriptions diffusées lors des stages et les « modalités plurielles de leur appropriation » (p. 233). Si les manuels de formation de la CGT consignent à partir du milieu des années 1980 l’effacement de la classe ouvrière dans la diversité du salariat, ils n’interdisent pas pour autant à un formateur, placé devant un auditoire ouvrier par exemple, de parler de classe ouvrière (Yasmine Siblot).

Cette césure fait sans cesse trébucher la formation syndicale sur ses tensions originelles qui, déterrées dans la première partie, ressurgissent et sont charriées dans chacune des six études de cas. Elles ressurgissent d’abord entre formation théorique et formation sur le tas, la première gagnant en efficience à s’articuler à la seconde, informelle, tributaire du degré de socialisation militante. Le cas des stages destinés aux élus de comités d’entreprise par l’Union syndicale CGT du commerce et des services de Paris, implantée dans un secteur émietté en de petites entités à très faible tradition syndicale, démontre la difficulté de transmission par la théorie des modalités d’inscription des outils juridiques dans une logique de mobilisation collective (Baptiste Giraud). Elles ressurgissent ensuite entre dimension politique et dimension technique de la formation, la seconde, appuyée sur l’expertise, tendant à prendre le pas sur la première, adossée à l’expérience. À la CGT, une réforme de la formation prud’homale tente au milieu des années 2000 de rebattre les cartes, en voulant couper l’herbe sous le pied du conseiller prud’homme mué en spécialiste du droit du travail pour l’inciter à prendre appui sur son pied syndical (Thomas Brugnot et Emmanuel Porte).

La pédagogie active, importée dans les années 1990 de l’Institut des sciences sociales du travail, est apparue comme un moyen de concilier ces tensions en revigorant le débat démocratique au sein des centrales syndicales. Le type de dispositif ludique et interactif qu’elle promeut est, par exemple, appliqué lors d’un module de formation consacré au féminisme à SUD-PTT en préalable à la transmission de concepts théoriques (Simone Horat) ou lors de stages sur la négociation collective observés à la CFDT, à la CGT et à la CGT-FO, chaque centrale mobilisant respectivement des savoirs relationnels, juridiques et économiques afin de définir son modèle légitime de négociation (Maïlys Gantois). À l’usage, elle fait œuvre ambivalente : à la fois autorisant une réflexion critique sur les normes et les représentations de l’activité syndicale et faisant office de paravent à un processus de sélection et de promotion des adhérents et des militants, loyaux, aptes à se conformer aux attentes de leurs organisations.

Par une jonglerie permanente entre les tensions qui la traversent et qui sont amplifiées par la relation tortueuse entre univers syndicaux et savants, la formation syndicale tente de « conjuguer le singulier et le collectif » (p. 360). Elle se heurte, en effet, à l’inertie des appareils syndicaux aux rouages grippés par l’autonomie des élus d’entreprise vis-à-vis de leurs organisations ; elle se heurte également à la variété des logiques d’engagement individuel, des savoir-faire militants, des dispositions scolaires et professionnelles des adhérents et des militants à tel point que, sous l’effet combiné du cadre législatif et de la massification scolaire, les frontières s’estompent entre formations scolaire, syndicale et professionnelle. L’individuation accrue du rapport au syndical est-elle capable, par là, de produire du collectif ? Il n’est pas anecdotique eu égard à la centralité du travail que le seul chapitre qui aborde de front ce questionnement soit celui relatif aux dispositifs de formation sur la santé au travail : il souligne l’embarras des organisations syndicales à développer collectivement le potentiel d’autonomie exprimé individuellement dans le réel du travail et, par là, à produire de la « montée en généralité »3 en renouvelant des pratiques ronronnantes (Nicolas Bué, Corinne Delmas et Jean-Robin Merlin).

On le voit, le pari original du livre, qui consistait à appréhender la formation comme observatoire d’une « idéologie syndicale en train de se faire et, plus précisément, en train de faire doublement corps : devenir corpus institutionnel et s’incarner dans les corps militants » (p. 14), est tenu. Cela n’enlevant rien à la richesse de l’ouvrage, appelé à être un jalon important dans le champ d’études sur la crise et les redéfinitions du syndicalisme, on pourra toutefois regretter que les auteurs, s’interrogeant sur la saisie syndicale de travaux scientifiques, ne poussent le vice jusqu’à s’interroger sur l’usage syndical qu’il est possible de faire des résultats de leurs propres travaux.


Thibaud Blashka.


1. M. David, dir., L’individuel et le collectif dans la formation des travailleurs. Approche historique (1944-1968), Paris, Économica, 1976.
2. N. Ethuin, Y. Siblot et K. Yon, dir., « Les frontières de la formation syndicale », Le Mouvement social, avril-juin 2011.
3. D. Tartakowsky, « L’individu et le collectif », Le Mouvement social, avril-juin 2004, p. 7.


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