Nancy L. Green, Repenser les migrations, 2002

Green (Nancy L.), Repenser les migrations. Paris, P.U.F., 2002, 144 pages. « Le nœud gordien ».

par Marie-Claude Blanc-Chaléard  Du même auteur

En proposant de « repenser les migrations » Nancy Green ne se pose nullement en guide dogmatique pour une nouvelle histoire de l’immigration. Avec l’expérience qui est la sienne et les nuances que lui ont enseignées ses habitudes de travail sur les deux rives de l’Atlantique, elle invite à réfléchir sur le bilan actuel des directions prises par les recherches historiques sur la question en prenant conscience des pesanteurs dues au lieu et au temps qui servent de cadre au discours scientifique (voir le poids de « l’histoire des politiques de l’immigration, de naturalisation ou de multiculturalisme », p. 4). Elle suggère des chemins pour se mettre à distance et des voies à défricher pour envisager les migrations autrement.

C’est ainsi qu’une fois de plus, elle pointe les égarements des discours qui opposent traditionnellement immigration en France et immigration aux États-Unis. Le chapitre III « Histoires franco-américaines » rappelle les points communs entre les deux pays d’immigration, jusque dans le moment presque simultané où ils ont commencé à réfléchir à leurs origines multiples (sixties aux États-Unis, années 1970 en France). Les oppositions sans cesse invoquées renvoient aux représentations construites au sein des deux pays, mais pas aux réalités de l’histoire. Le peuple américain s’est forgé une image de peuple d’immigrants : mythe qui ne répond guère à une histoire marquée par une longue période de politique ultra-sélective, de 1921 à 1965. En France, au contraire, l’absence historique d’une telle référence s’est combinée avec une ouverture juridique plutôt large à l’immigration. Des deux côtés, le terme « assimilation » a connu son heure de gloire et sa période critique. À l’étape actuelle, on en est au différentialisme entre les groupes ethniques outre-Atlantique et à la thématique de l’intégration en France. Mais déjà le thème du melting pot assimilateur refait surface chez certains auteurs américains. « Les migrants changent avec le temps ? Les observateurs aussi », souligne Nancy Green (p. 122). Elle s’applique ainsi à relativiser les schémas trop catégoriques en maniant la comparaison dans le temps et dans l’espace.

« La comparaison », voilà le thème méthodologique le plus approprié à ses yeux. L’approche comparative permet de fonder plus sérieusement le regard scientifique. L’auteur s’explique ici sur ses choix de recherche, notamment pour son dernier travail sur l’histoire comparée de la confection à Paris et à New York. Une étude intéressante sur les avantages et les dangers de la méthode comparative, conduit à opter pour un niveau méso, entre les comparaisons macro (échelle des civilisations ou des États-nations) difficile à maîtriser et conduisant souvent à des généralisations peu fiables, et les comparaisons à l’échelle micro des monographies, ouvrant sur l’étude prioritaire des différences. L’étude méso, comme celle de la confection dans deux grandes métropoles d’immigration qui sont aussi des pôles de l’industrie de la confection, permet de saisir les différences, mais aussi de dégager les structures pertinentes qui permettent de penser globalement le phénomène : ce que l’auteur appelle un « structuralisme post-structural ». Il est difficile de conclure sur la valeur épistémologique de cette voie proposée par Nancy Green. Elle en a montré l’efficacité, mais quelle est la part de l’échelle de référence dans ce succès, et la part de sa parfaite maîtrise des deux cultures et des deux historiographies française et américaine ?

On retrouve le « structuralisme post-structural » à la fin du chapitre IV où sont passées en revue les « dichotomies analytiques » qui constituent le cadre conceptuel des études sur les migrations : push and pull, temporaire/permanent, niches et réseaux. L’état actuel des théories sur les migrants oppose une interprétation par la contrainte étatique (l’immigré « pion ballotté ») à une vision de l’acteur rationnel, fort de ses choix et de ses pratiques individuelles (agency), se jouant plus ou moins des contraintes étatiques. « Tenir ensemble la perspective des acteurs sociaux sans oublier les aspects internationaux et nationaux qui entourent les choix individuels ou familiaux », telle doit être la voie du « structuralisme post-structural ». Au-delà des conclusions, le lecteur appréciera cette synthèse historiographique, qui s’applique à retrouver le caractère mobile des migrations (la métaphore liquide : vagues, flux, robinets, etc., est sans cesse reprise) et que seconde une solide bibliographie, anglo-américaine notamment (en notes en fin d’ouvrage).

Pour terminer, il faut suivre l’auteur dans son engagement en faveur de deux approches oubliées de l’histoire actuelle : l’analyse de l’immigration comme fait économique (et du migrant comme travailleur), et la place des femmes. Le dernier chapitre est intégralement consacré à ces dernières et invite à réfléchir aux nouvelles questions que permet cette réintégration de la femme immigrée dans les problématiques. L’étude (comparative bien sûr) devrait permettre de « repenser les migrations », sur des thèmes comme le peuplement, les rapports sexe – ethnicité, la petite industrie, le travail de service.



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