Nancy L. Green, Les Américains de Paris. Hommes d’affaires, comtesses et jeunes oisifs, 1880-1941.

Paris, Belin, 2014, 512 p.

par Nicole Fouché  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage est une bonne traduction française, due à Patrick Hersant, de la version anglaise de l’ouvrage de Nancy L. Green, publiée quasi simultanément par les presses de l’Université de Chicago sous le titre The Other Americans in Paris. Businessmen, Countesses, Wayward Youth, 1880-1941, laquelle fut applaudie par la critique universitaire américaine, d’Edward Berenson à Donna Gabaccia, en passant par Alice Kaplan, Leslie Page Moch et Gary Gerstle.

Nancy Green, spécialiste bien connue de l’histoire des migrations et du travail, comparatiste convaincante, est directrice d’études à l’EHESS. Parfaitement bilingue et fine interprète des histoires sociales américaine et française, Américaine « de » Paris, elle était l’auteure désignée pour écrire ce livre sur ceux qui, jusqu’à présent, étaient restés ignorés des nombreux ouvrages sur les Américains en France, c’est-à-dire « les hommes d’affaires, les comtesses et les jeunes oisifs ». Elle connaît la question de l’intérieur et peut comprendre ses compatriotes tout en restant sensible aux émotions de la France, analysée ici comme pays d’accueil. Nancy Green présente d’emblée ces privilégiés américains comme appartenant aux élites sociales et financières américaines, ce qui les différencie totalement de ceux que les historiens désignent habituellement sous le vocable « émigrant-immigrant ». Ce faisant, l’historienne des migrations intègre à sa palette un nouveau type de mobilité sociale : celui des hommes et des femmes, économiquement et socialement favorisés, en provenance d’un pays en forte expansion économique. Elle s’interroge, à juste titre, sur leur statut de migrants dans le contexte de l’histoire générale des migrations, préférant les qualifier d’« expatriés ». Elle s’interroge également sur leur pouvoir, souvent contestable et parfois contesté, d’américaniser la France, sur leur regroupement en colonie ou en communauté, sur leur américanité…

Son livre est extrêmement bien documenté : soixante-quatorze pages de notes, de bibliographie et d’index (environ un millier de références) ; car ce sujet, sans avoir jamais été synthétisé per se, a souvent été abordé sous de multiples facettes, par une multitude d’auteurs et d’auteures non universitaires : qui, en citant les ambassades ; qui, en analysant le commerce et l’industrie ; qui, en s’intéressant à la finance et aux banques ; qui, en se penchant sur la philanthropie américaine en France ; qui, en s’intéressant, sous forme autobiographique, biographique ou monographique, à tel citoyen ou telle citoyenne, particulièrement haut en couleur ou à telle ou telle institution ; qui, en se focalisant sur les mondanités de l’aristocratie française cherchant des occasions de redorer son blason, etc. On trouve également, parmi les sources de cette somme, de très nombreux témoignages, laissés par les Américains de l’époque, racontant leur séjour en France, voire des œuvres de fiction et beaucoup d’articles de revues françaises ou de journaux de langue anglaise, alors publiés, vendus et lus en France. À ce corpus imposant et très diversifié, très varié, très disparate en qualité et en niveau d’explication, il faut ajouter, souvent sur les mêmes sujets, les nombreux travaux universitaires américains ou français, focalisés sur un point ou au contraire élargis aux relations culturelles, économiques et politiques franco-américaines voire américano-européennes… À ce labyrinthe de sources imprimées, Nancy Green a ajouté des fonds d’archives très riches et non explorés jusqu’ici par l’ensemble des auteurs qui la précédèrent. J’en retiendrai deux particulièrement originaux : d’un côté, les archives du consulat américain de Paris (voir le chapitre Contes consulaires), point névralgique des avantages et de la protection que les Américains attendent de la possession du Passeport Américain (avec un grand P et un grand A) ; de l’autre côté, le fonds d’archives privées du cabinet de juristes « Law Offices of S. G. Archibald » à Paris qui donne, à travers les dossiers traités, une idée claire du niveau social de la clientèle américaine ainsi que de l’importance des affaires. Ce cabinet, aujourd’hui disparu, date du début du XXe siècle : ses registres et ses archives montrent l’internationalisation des entreprises américaines de France avant la Grande Guerre et leur participation à la première mondialisation de l’économie internationale. Ces deux fonds ont en commun de montrer la variété et la diversité étonnantes de la colonie américaine de Paris, groupe constitué d’institutions, d’entreprises, d’associations, mais surtout d’individualités et de personnalités dont les vies fourmillent d’anecdotes plus amusantes les unes que les autres. Car c’est une des caractéristique de ce livre que de savoir se pencher sur les cas particuliers tout en posant des questions d’histoire sociale comme la conservation ou la perte de la nationalité, comme les mariages mixtes (soldats américains ayant participé à la Première Guerre mondiale et épouses françaises, héritières américaines et aristocrates français, Américains et Américaines, etc.), comme le divorce, sans compter de très bonnes pages sur la construction du genre dans la colonie américaine de France et d’autres sur l’américanisation de la France ou sur le retour des « migrants » au pays.

La partie centrale de cet ouvrage, celle qui a le plus intéressé et étonné les Américains d’aujourd’hui à la lecture de ce livre, traite des Américains au travail. Ils s’imaginaient que seuls des écrivains ou des artistes bohèmes, Blancs ou Noirs, irresponsables, voire fêtards et buveurs, des femmes légères, avaient pu hanter les sites de Montmartre ou de Montparnasse et que la Côte d’Azur n’avait attiré que des millionnaires à la recherche de distractions et de mondanités et voilà qu’ils découvrent avec stupéfaction toute une population au travail : épiciers, secrétaires, commerçants, mécaniciens, revendeurs, barmen, dentistes, juristes, journalistes, diplomates, hommes d’Église, importateurs, industriels, avocats, banquiers, financiers, investisseurs, etc. : toute une population venue pour travailler et pour gagner sa vie. Incompréhension ! « Hemingway and Fitzgerald ? They didn’t belong to my world », note un expatrié, « I live in a world where people earned their livings » (cité par le Wall Street Journal, 10 juillet 2014). Ces Américains actifs, courageux et influents dans leur sphère de travail, participent au bon fonctionnement du système économique occidental en plein développement pendant la période 1880-1941 et leur étude constitue une part intéressante de la nouvelle histoire sociale du capitalisme américain. Tous cherchent à profiter de la puissance du dollar qui, pendant l’entre-deux-guerres, dépasse tous les espoirs – en attendant la crise. On trouve la trace de ces hommes dans les annuaires de la Chambre de commerce américaine de Paris, dans les registres de la cathédrale et de l’église américaines, dans les cartons de l’hôpital américain de Paris, aux côtés des Man Ray, Gertrude Stein, Edith Wharton, ou Anna Gould… qu’ils ne fréquentent pas forcément !

Faire des affaires en France n’est pas simple : la France, l’Europe, sont une nouvelle frontière pour les « businessmen » américains. Ils ont besoin de se soutenir, d’échanger des informations, de discuter des lois du pays d’accueil, des tarifs douaniers et des diverses taxes ainsi que de la politique économique de leur pays d’origine : c’est le rôle de la Chambre de commerce américaine à Paris (CCAP) que de favoriser et de mettre de l’huile dans les engrenages des échanges commerciaux franco-américains. Les dirigeants de la CCAP constituent une sorte d’aristocratie de la colonie américaine, qui prend soin de l’américanité de ses membres en organisant de fastueuses fêtes pour célébrer Thanksgiving, le 4 juillet ou l’amitié franco-américaine.

Le Paris de ces Américains n’est pas la rive gauche comme on l’a longtemps cru en songeant à la « génération perdue », mais la rive droite, de l’autre côté de la Seine, avec ses grands magasins, ses banques, ses compagnies d’assurances, ses immeubles de luxe, ses grands boulevards, ses grands hôtels et ses grands cafés, mais aussi, comme dans toute ville, ses recoins de misère et ses nécessiteux. Qu’à cela ne tienne : l’American Aid Society of Paris devient la principale organisation d’aide aux Américains dans le besoin à Paris.

Les contacts entre Américains et Français, on le sait, ne furent pas toujours heureux et Nancy Green leur consacre un chapitre entier. On constate que, malgré les violences, les indélicatesses, les incompréhensions et les interprétations erronées réciproques, les énervements ou les frustrations, les manifestations d’ignorance, les mouvements d’humeur qui pouvaient ternir les relations des populations françaises avec la colonie américaine, la grande majorité des Américains de Paris reste francophile, tandis qu’eux-mêmes offrent une vision très contrastée de l’Amérique. L’auteure étudie ces émois irrationnels avec beaucoup d’humour et moque aussi bien ses compatriotes mal élevés que des Français tatillons ou frileux. Elle explique souvent que l’histoire est un récit et que celui-ci, même sous la plume des historiens professionnels, même s’il traite de grands sujets comme les migrations transnationales des élites et du thème de l’américanisation, doit rester une source de plaisir et de clarté.

C’est un ouvrage original qui traite essentiellement d’un sujet non pris en considération par l’histoire des migrations, à savoir les mouvements de population entre pays développés, qui leur applique avec succès les problématiques migratoires et qui le fait de façon inusitée, sans langue de bois et sans dogmatisme, en laissant place aux individus. D’après les recensions américaines, c’est la raison de son succès aux États-Unis. Peut-être un peu déroutant pour les irréductibles de l’abstraction, il devrait aussi convaincre en France.

Nicole Fouché.



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