Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (sous la direction de), Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est

par Marie PLESSZ  Du même auteur

Nadège Ragaru et Antonela CapellePogăcean (sous la direction de). – Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est, Paris, Karthala, 2010, 468 pages. « Recherches internationales ».

Les contributions réunies dans cet ouvrage par Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean donnent au lecteur une entrée particulièrement riche dans la variété et la complexité des pratiques de consommation et des formes de domination politique à l’Est. La consommation apparaît comme une des sphères où s’expriment à la fois l’autonomie et l’hétéronomie des pratiques sociales dans une société socialiste. D’une part, on ne peut être que frappé par l’hétérogénéité de toutes les formes de consommation étudiées ici (l’offre alimentaire, la mode vestimentaire, le cinéma, l’architecture). La consommation mobilisant les ressources économiques distribuées par l’État, il semble inconcevable qu’elle ne soit pas investie d’une fonction spécifique dans la construction du communisme, et donc d’une charge idéologique omniprésente.

L’introduction expose les deux ambitions de l’ouvrage, qui sont à la pointe des développements historiographiques sur les sociétés socialistes. La première vise à dépasser l’asymétrie persistante du regard que les chercheurs jettent sur l’Est. Si l’historiographie a largement abandonné les thèses totalitaires après 1989, elle a le plus grand mal à ne pas céder à la tentation inverse : lire les tensions et contradictions qui traversent ces sociétés à l’aune de leur échec final. Au contraire les auteures s’engagent à « prendre au sérieux le projet de consommation socialiste » (p. 30) fondé sur l’analyse des besoins, quitte à en montrer les impasses. D’autre part, étudier la consommation doit permettre de dépasser une seconde limite des thèses « révisionnistes » qui peinent souvent à saisir les formes d’inégalités et de différenciation sociale propres aux sociétés communistes. De ce point de vue « l’étude de la consommation gagne à rester sensible aux formes de sociabilité et d’entraides, aux définitions du lien et de la réciprocité, aux efforts déployés pour se sentir appartenir et se distinguer » (p.22).

Les contributions sont ensuite regroupées autour de trois thématiques. Dans la première partie, le lecteur est invité à réfléchir à l’existence d’un modèle de consommation propre aux régimes socialistes. Liliana Deyanova analyse comment les sciences sociales ont étudié la consommation en Bulgarie. Le constat « des contradictions, des heurts, du chaos des interprétations proposées » à propos des pratiques de consommation révèle, selon elle, l’absence de langue pour penser la hausse des inégalités à l’œuvre à partir des années 1960. Les sciences sociales ne parviennent pas à s’extraire de la quête des canons d’une « consommation harmonieuse ». Sandrine Kott montre les évolutions des politiques de consommation en RDA. Dans les années 1950 la consommation est pensée en termes d’approvisionnement, le rationnement étant maintenu jusqu’en 1958. Dans les années 1960, la consommation se développe, se diversifie et s’enrichit, et doit devenir un vecteur d’apprentissage du mode de vie socialiste. À partir de 1970 « il s’agit moins (…) d’éduquer le consommateur socialiste que de fixer les termes de l’échange entre les individus-producteurs et l’État-redistributeur ». Bradley Adams montre les hésitations du milieu des publicitaires tchécoslovaques sous le communisme : faut-il se concentrer sur une mission économique de diffusion des produits et d’études de marché, ou chercher à définir une publicité proprement socialiste, dont l’utilité serait aussi idéologique (et donc beaucoup plus pérenne) à travers une mission d’éducation ? Le va-et-vient entre ces deux pôles dépend au moins autant des débats internes au milieu et du climat politique que de la conjoncture économique. Jonathan Zatlin se concentre sur la représentation et le rôle de l’argent en RDA. La défiance du parti socialiste à l’égard de l’argent ne résiste pas au besoin de devises occidentales dans les dernières décennies. Toutefois, encourager la circulation de Deutsche Mark (de RFA) ne fait que dévaloriser la monnaie est-allemande et creuser les inégalités entre ceux qui ont accès aux devises et les autres. Malgorzata Mazurek étudie le mouvement de défense du consommateur qui se développe en Pologne à la fois au sein de Solidarité et à ses côtés. Cette composante essentielle du mouvement social polonais s’organise et se radicalise au fur et à mesure que les pénuries s’aggravent. Ainsi les militants de Solidarité montent un réseau parallèle d’information sur la production, l’acheminement et la qualité des produits, qui débouche sur une tentative avortée d’autogestion en 1981.

La deuxième partie analyse la capacité des États socialistes à gouverner les conduites de consommation. Gilles Favarel-Garrigues montre les apories d’une politique de répression des « revenus illégaux » en URSS. Comment réprimer des activités économiques inscrites dans les pratiques quotidiennes de l’ensemble de la population – y compris des policiers – et indispensables pour parer aux limites de l’économie planifiée ? La criminologie soviétique est en fait incapable de poser le problème en ces termes, tant elle voit toute criminalité comme une déviance pathologique. Virág Molnár dépeint les difficultés des architectes à définir la « maison socialiste idéale » et à se situer par rapport au pouvoir socialiste. Dans le même temps, les constructions effectivement réalisées restent majoritairement des maisons individuelles qui ignorent largement l’esthétique officielle mais sont indispensables pour combler le déficit de logements en particulier dans les petites villes. L’analyse des formes de pouvoir et de négociation dans les milieux du cinéma bulgare par Nadège Ragaru débouche sur deux constats saisissants. La réalisation d’un film peu conforme avec les canons socialistes passe bien souvent, paradoxalement, par l’intercession d’un membre du pouvoir politique. La censure est partout et nulle part à la fois : sans cesse anticipée de la part des autres (innombrables) instances impliquées dans la réalisation d’un film, elle est l’œuvre de tous mais semble fonctionner bien plus sur le modèle d’une « dépendance de sentier » par l’accumulation de choix « prudents », que sur le modèle de la répression et de l’interdiction d’un produit fini.

Enfin, la troisième partie se concentre sur les transformations des formes de consommation dans le temps. Dans la contribution d’Antonela Capelle-Pogăcean sur le théâtre d’Oradea, les limites entre les époques et les régimes paraissent brouillées. Sous l’Empire austro-Hongrois comme sous le socialisme, le directeur du théâtre doit à la fois satisfaire les attentes de l’élite politique et celles d’un public hétérogène sans lequel le théâtre périclite. Larissa Zakharova analyse la diffusion des modèles de la mode vestimentaire soviétique. L’émergence de celle-ci est incertaine du fait d’une approche de la consommation en termes de « besoins rationnels ». Toutefois les patrons dessinés par des modistes qui suivent l’actualité parisienne et l’accommodent au style soviétique (sobre et fonctionnel), se diffusent par des ateliers de confection sur mesure, des manuels de couture et des couturières privées clandestines, ainsi que dans les costumes de cinéma. Ronan Hervouet met en exergue les formes spécifiques d’intégration sociale (par les échanges de services) et de distinction qui se révèlent dans les modes de construction et dans la décoration des datchas soviétiques. L’importance des savoir-faire manuels et de la réciprocité concurrence le pouvoir incertain de l’argent. La valorisation du travail bien fait dans les datchas populaires contraste avec la décoration bourgeoise, héritée ou imitée de l’époque tsariste, des datchas occupées par les élites politiques.

Paradoxalement ces études de la vie quotidienne dans ses aspects les plus anodins rendent visibles les « ambitions totalitaires »1 des régimes socialistes, leur volonté de politiser toutes les sphères d’activité, même les actes les plus ordinaires. Ainsi les désirs sont « réduits par le système social à des « besoins » pour lesquels un programme est prévu » (p. 77), les loisirs doivent avoir une visée « éducative ». Les milieux professionnels évoqués au fil de l’ouvrage semblent parfois anticiper cette attente d’une définition proprement « socialiste » de leur activité, pour mieux justifier leur existence.

Les questionnements amorcés en introduction par Nadège Ragaru et Antonella Capelle-Pogăcean sont ainsi illustrés et renouvelés par les contributions réunies au fil de l’ouvrage. Nous voudrions souligner ici un axe qui nous a paru particulièrement saillant. Dans les sociétés capitalistes, la consommation est un des lieux privilégiés d’expression d’une domination plus sociale que politique, qui fait du goût des classes supérieures le « bon goût » toujours plus légitime que celui des classes populaires. Est-ce que dans les sociétés socialistes la prégnance de la domination politique dans le gouvernement et dans les pratiques de consommation débouche sur un effacement de la domination sociale (au sens bourdieusien) ? La réponse que suggèrent les auteurs est nuancée.

Deux éléments contribuent à brouiller la différenciation sociale des produits culturels et de leurs usages. D’une part l’inadéquation entre offre et demande (en quantité mais aussi en qualité(s)), les innombrables entraves bureaucratiques à la production et à la consommation des biens désirables, font de l’argent une « promesse d’achat incertain » (Ronan Hervouet, p. 444). Les inégalités économiques ne sont pas dépourvues de signification, mais elles se doublent d’un autre principe de différenciation sociale, qui repose moins sur le capital proprement politique que sur une conception plus large du capital social. Avoir des « relations » et s’inscrire dans des échanges de services est essentiel. Mais ces relations ne sont pas seulement des personnes proches du pouvoir, et les services rendus ne se limitent pas à l’obtention de passe-droits. Connaître un artisan ou le responsable d’un entrepôt ou avoir un cousin à l’Ouest est tout aussi utile. Ces interconnaissances parfois très lâches sont des moyens essentiels pour obtenir ce que l’on désire : vêtements dans des tailles peu courantes, matériaux de construction pour la datcha, ou autorisation de réaliser un film un peu audacieux. De la même façon, l’ingéniosité et le « travail bien fait » visibles dans la datcha construite avec les moyens du bord sont des sources de prestige particulièrement saillantes dans les sociétés socialistes, souvent éclipsées en France, tant le goût légitime valorise des activités intellectuelles.

Ces deux spécificités des sociétés socialistes contribuent à la fois à relâcher le lien entre différenciation des pratiques de consommation et structure sociale, et à libérer les conduites des normes officielles. Ainsi les maisons individuelles construites par des particuliers, méprisées par les architectes professionnels, restent le mode de construction majoritaire en Hongrie jusqu’à la fin du socialisme. C’est que ces pratiques appropriées par les individus et leurs réseaux ont un rôle économique essentiel : suppléer l’offre de logements, de vêtements, ou de produits alimentaires toujours insuffisante, que ce soit du fait d’une élévation du niveau de vie (URSS) ou de la crise économique (Pologne et Hongrie) dans les années 1970-1980. Toutefois les inégalités d’accès à la consommation ne s’effacent pas ; au contraire, les contributions suggèrent qu’elles se renforcent dans le « socialisme tardif ». La prégnance des inégalités spatiales est soulignée pour la Hongrie comme pour la RDA, l’URSS ou la Bulgarie. De grandes villes-vitrines où l’offre est toujours plus abondante et plus diversifiée (que ce soit pour le cinéma le logement ou les vêtements) s’opposent ainsi aux petites villes et aux campagnes.

Dense, rigoureux et stimulant, cet ouvrage pluridisciplinaire est d’une grande valeur pour comprendre le fonctionnement des sociétés socialistes du point de vue des formes de pouvoir comme des conduites de vie. Dans le même temps c’est un apport remarquable à l’analyse des relations entre les pratiques de consommation et les formes d’intégration sociale et de distinction à l’œuvre dans les sociétés contemporaines, à l’Est comme à l’Ouest.


Marie PLESSZ

1 S. Kott, Le communisme au quotidien : les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001.



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