Morgan Poggioli, « À travail égal, salaire égal » ? La CGT et les femmes au temps du Front populaire : Histoire documentaire.

Dijon, Édition Universitaires de Dijon, 2012, 142 p. Préface de Jean Vigreux.

par Pascale Le Brouster  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageEn 1993, le Mouvement social consacrait l’éditorial de son numéro 165 au « Syndicalisme au féminin »1. Françoise Thébaud y appelait à ce que des passerelles fructueuses soient jetées entre l’histoire des femmes et l’histoire du syndicalisme. Depuis, la crise du syndicalisme, la reconnaissance intellectuelle de l’histoire des femmes et du genre et, enfin, la troisième vague du féminisme ont suscité l’émergence de nouvelles recherches qui construisent une histoire sexuée du syndicalisme. Toutefois, si des historiennes ont étudié l’histoire de la Confédération générale du travail (CGT) et des femmes de 1944 à 19892, peu d’attention a été portée à la période du Front populaire.

Auteur d’une thèse sur La CGT du Front populaire à Vichy, soutenue en 2005 et publiée en 20073, Morgan Poggioli a choisi de s’intéresser à celles qui, en 1936, représentent moins de 10% des effectifs de la CGT, en se demandant si le Front populaire a constitué une rupture par rapport à la prise en charge de la question des femmes au sein de la confédération. Il ambitionne ainsi « de soulever la question du genre dans le champ syndical du Front populaire, d’explorer la dimension sexuée du droit au travail et sa prise en compte par la CGT » (p. 12). Pour ce faire, Morgan Poggioli recourt à une histoire documentaire. L’auteur propose de mettre ses lectrices et ses lecteurs en contact direct avec 37 documents inédits conservés à l’Institut d’histoire sociale de la CGT. Ces sources sont des textes de congrès, des revendications confédérales et de branches, des affiches, des tracts, des articles issus de la presse confédérale et, enfin, des photographies – autant de documents qui donnent à lire l’évolution de la représentation des femmes au sein de la CGT, réunifiée depuis le 6 mars 1936, et permettent d’interroger les rapports sociaux de sexes au sein de cette organisation. Le corpus de Morgan Poggioli est enrichi par des « outils » constitués de 21 biographies de militantes, issues du Maitron, et par une chronologie. Enfin, une bibliographie bien documentée est présentée en fin d’ouvrage. Plus qu’à une étude approfondie, les trois chapitres qui structurent l’ouvrage – la place des femmes dans la CGT et son volet revendicatif, les accords de Matignon et le droit au travail des femmes et, enfin, le cas des ouvrières à domicile – visent à présenter les documents choisis en donnant les clefs nécessaires pour construire une lecture des événements.

L’ouvrage démontre que, si le Front populaire a laissé « dans la mémoire collective une image d’émancipation et de progrès social, les femmes en ont été en partie exclues » et, en ce sens, il constitue « un rendez-vous manqué pour la cause féminine » (p. 101). Pour l’auteur, au vu du programme du Front populaire et aux espoirs qu’il a pu susciter concernant la question des femmes, il est donc possible de parler d’un « bilan paradoxal », la question de l’égalité salariale restant absente du congrès de réunification de la CGT, puis des accords de Matignon. Et pour cause, ces derniers n’abordent la question du travail des femmes que de manière protectionniste, « avec l’introduction de dispositions relatives à l’hygiène et à la sécurité » (p. 51) et entérine, dans les conventions collectives, les discriminations salariales avec des grilles de salaire qui conduisent les femmes à être payées 20% de moins que les hommes ou encore, et c’est un aspect qui n’a pas été abordé par l’auteur, en opérant une distinction entre le « salaire vital » nécessaire aux célibataires et le « salaire d’appoint » des femmes mariées4. Aussi, faut-il attendre 1937 pour que la CGT inscrive l’égalité salariale dans son programme.

Pour l’auteur, cette situation s’explique par le fait que le syndicalisme cégétiste se définit et s’organise comme un domaine exclusivement masculin. À l’instar des recherches s’inscrivant dans ce que Françoise Thébaud nomme le temps de « l’histoire ouvrière du travail féminin5, Morgan Poggioli met tout d’abord en évidence la faible présence des femmes dans la CGT. Et, si les effectifs féminins progressent au sein de la CGT réunifiée, il montre que les femmes restent toujours sous-représentées dans les instances dirigeantes et ne sont donc pas en mesure d’infléchir les positions de l’organisation et de peser sur les accords de Matignon. D’autant plus que c’est essentiellement après juin 1936 et l’extension des conventions collectives que les travailleuses se syndiquent. Morgan Poggioli souligne aussi que, « malgré une implication incontestable, la pratique gréviste, principalement masculine, tend à reléguer au second plan le rôle des femmes et leurs potentielles revendications » (p. 28). De son analyse des biographies, il ressort également que, dans l’engagement des militantes, l’identité de classe prime sur l’identité de sexe, la question des femmes n’étant alors pas forcément portée par ces dernières. Ce n’est que dans les branches les plus féminisées, telle la Fédération HaCuiTex ou celle de l’alimentation que l’auteur constate une évolution du discours et des représentations qui a, sans nul doute, participé au fait que « la condition des femmes au travail retrouve sa place au sein de la matrice syndicale en 1937 » (p. 101). À cet égard, la constitution en octobre 1938 du Cartel de défense des travailleurs et travailleuses à domicile est une mesure qui, selon l’auteur, marque « le retour de la main-d’œuvre féminine dans le répertoire syndical » (p.78). Ici, il serait pertinent de se demander si l’intérêt porté aux travailleuses à domicile ne traduit pas également la volonté de la CGT de s’investir sur un terrain qui, s’il a été délaissé par la confédération réunifiée, a en revanche toujours fait partie des préoccupations du syndicalisme chrétien – les travailleuses à domicile ayant constitué l’un des bastions de recrutement des syndicats féminins chrétiens6

Si, contrairement aux hommes, les femmes ont peu bénéficié des acquis du Front populaire, elles ont néanmoins conquis une citoyenneté sociale puisque désormais « les femmes élisent et peuvent être élues délégué du personnel » (p. 102). Pour l’auteur, c’est avec le Front Populaire que « les travailleuses font leur entrée sur la scène sociale » (p. 104). S’il s’agit d’un événement clef pour beaucoup de militantes et de militants, s’il a pu favoriser l’engagement de celles et de ceux qui sont nés au début du siècle, ce n’est en aucun cas avec lui que les femmes entrèrent sur la scène sociale. Les recherches examinant la participation des femmes aux grèves et aux mouvements revendicatifs menées par Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard et Madeleine Guilbert, sur lesquelles Morgan Poggioli s’est pourtant appuyées, l’ont d’ailleurs bien montré7. Et, si Les femmes ont toujours travaillé8, elles ont également toujours milité ! D’ailleurs, plus que le droit des femmes à se syndiquer, c’est leur droit au travail salarié qui est mis en cause par les syndicalistes masculins. Prisonniers des représentations des rôles sexuels qui dominent à l’époque, ils considèrent que la place de « la » femme est au foyer et ils perçoivent le travail féminin comme une concurrence déloyale. À cet égard, l’approche du travail féminin effectuée par Morgan Poggioli aurait à gagner à prendre en compte cette dimension pour expliquer les pratiques de la CGT à l’égard de la main-d’œuvre féminine et de ses droits. Celle-ci pourrait également être comparée aux travaux menés, entre autres, par Jocelyne Chabot sur les syndicats féminins chrétiens et la CFTC qui ont montré l’attitude ambiguë de la centrale à l’égard du droit au travail des femmes. Reste qu’avec son étude documentaire, Morgan Poggioli réussit à faire partager une documentation extrêmement riche qui lui a permis de tracer les grandes lignes d’une histoire qui reste désormais à approfondir.

Pascale Le Brouster.


  1. Le Mouvement Social, n°165, octobre-décembre 1993 [en ligne].
  2. Voir notamment : S. LISZEK, « La CGT et la défense des femmes salariées de 1944 à 1968 », DEA d’histoire sous la direction de F. Thébaud, Université Paris VII – Denis Diderot, 1997 ; J. GEORGE, Les féministes de la CGT, histoire du magazine Antoinette (1955-1989), Paris, Delga, 2010.
  3. M. POGGIOLI, La CGT du Front populaire à Vichy : de la réunification à la dissolution, 1934-1940, Montreuil, Institut CGT d’histoire Sociale, 2007.
  4. Ch. BARD, « L’apôtre sociale et l’ange du foyer : les femmes et la CFTC à travers le Nord-social (1920-1936) », Le Mouvement Social, octobre-décembre 1993, p. 32.
  5. F. THÉBAUD, Écrire l’histoire des femmes, Paris, éd. ENS, 1998, p. 49.
  6. J. CHABOT Les débuts du syndicalisme féminin chrétien en France (1899-1944), Lyon, PUL, 2003.
  7. L. FRADER, « Femmes, genre et mouvement ouvrier en France au XIXe et XXe siècles : bilan et perspectives de recherche. », CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés, n°3, dir. M. Zancarini-Fournel, 1996, p. 5-12. et p. 223-244
  8. S. SCHWEITZER, Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire du travail des femmes au XIXe et XXe siècles, Paris, Odile Jacob, 2002.


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