Monique Vial, Joëlle Plaisance, Henri-Jacques Stiker (éd.), Enfants sourds, enfants aveugles…, 2000

Vial (Monique), Plaisance (Joëlle), Stiker (Henri-Jacques), biographie et textes présentés par, Enfants sourds, enfants aveugles au début du XXe siècle. Autour de Gustave Baguer. Paris-Suresnes, C.T.N.E.R.H.I.-C.N.E.F.E.I., 2000, 342 pages. « Histoire du handicap et de l’inadaptation ».

L’ouvrage se présente comme une biographie. Un homme est sorti de l’ombre, mais avec lui c’est une page de l’histoire de l’éducation spécialisée qui est écrite. Les auteurs ont mis à jour un fonds particulièrement riche sur Gustave Baguer, fondateur-directeur de l’Institut départemental des sourds-muets d’Asnières, une figure pionnière de l’éducation spécialisée en France.

L’édition d’un premier état des sources par Monique Vial est donc désormais complétée par une étude qui exploite une correspondance permettant à chacun d’entrer dans la vie du personnage mais aussi dans la genèse des politiques publiques en direction des jeunes aveugles et sourds-muets. La place accordée à « ce défenseur de l’enfance normale » dit tout le poids des hommes et de la conjoncture dans les choix qui finissent par structurer une politique publique. Parallèlement, le livre fait une très large place à l’édition de documents inédits particulièrement bien mis en valeur.

Comme fondateur et directeur d’institution, la carrière de l’instituteur Baguer signale les difficultés d’une charge partagée avec une épouse maintenue dans l’ombre. L’établissement est ouvert en 1894 avec le soutien des élus socialistes et radicaux. L’ambition est de poser un modèle. Baguer obtient du département de la Seine un rattachement tout symbolique de son « école » à la Direction de l’enseignement primaire et non une reconnaissance comme une maison de bienfaisance. Présenté à ses origines comme une vitrine, l’institut a pour mission de concrétiser un projet républicain intégrateur pour « l’enfance anormale » à une époque où faire parler les sourds, c’est les faire parvenir à l’universalité humaine. Mais, dans les décennies qui suivent, l’oralisme et l’adjonction de classes pour arriérés valent au militant des critiques de plus en plus soutenues d’hommes qui l’accusent de privilégier le politique par rapport à la pédagogie mais aussi de brouiller les cartes en accueillant des publics à différencier.

Entrer dans l’intimité de sa correspondance a permis aux auteurs de dégager un autre niveau d’action. Homme d’institution, Gustave Baguer n’œuvre pas à la seule échelle de son établissement. Il milite dans des associations comme la Société Grosselin qui devient en 1904 la Société pour l’instruction et la protection des enfants sourds-muets ou arriérés. La S.L.E.P.E. est une autre plate-forme à partir de laquelle il lui est possible d’activer des réseaux. L’homme est alors un moyen pour le chercheur de pénétrer dans l’interface privée-publique où se préparent débats et décisions. L’étude de sa correspondance avec des parlementaires et hauts fonctionnaires permet aux auteurs de sortir de l’ombre une œuvre législative d’un homme d’origine modeste qui n’a pas accédé aux honneurs, alors même que son action de lobbying a été particulièrement active dans l’adoption de textes fondateurs de l’enseignement spécial. Soucieux de faire entrer les anormaux dans le droit de la République et demandant l’ouverture d’établissements d’instruction publique et non d’assistance à partir de 1906, Baguer participe dans la coulisse à la préparation de la loi du 15 avril 1909. Il agit également comme une puissante force de propositions dans le débat qui, en 1910, s’organise autour du projet Chautard. La question soulevée est alors celle du rattachement des établissements nationaux d’enseignement des aveugles et sourds-muets, initialement sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, au ministère de l’Instruction publique. Les établissements d’enseignement spécial doivent-ils relever de l’assistance ou du droit commun à l’instruction ? Henri-Jacques Stiker analyse les ressorts profonds d’une telle discussion. Les divergences ne renvoient-elles pas finalement à un enjeu encore plus déterminant pour la société ? Comment considérer les aveugles et sourds-muets ? S’opposent alors deux types d’humanisme que l’auteur situe entre privé et public. En 1910, la question n’est pas close et dans des configurations nouvelles, les divergences ont pu resurgir et déterminer différentes options et décisions qui continuent à structurer les actuelles politiques publiques.



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