Mona L. Siegel, The Moral Disarmament of France. Education, Pacifism, and Patriotism, 1914-1940, 2004

Mona L. Siegel, The Moral Disarmament of France. Education, Pacifism, and Patriotism, 1914-1940. Cambridge, Cambridge University Press, 2004, xiv-317 pages.

par Antoine Prost   Du même auteur

Mona Siegel renouvelle l’histoire du pacifisme des instituteurs entre les deux guerres en se focalisant sur l’enseignement. Elle a lu les manuels d’histoire, de morale ou d’instruction civique, consulté des cahiers d’élèves, suivi les débats de la presse spécialisée et regardé de près trois départements (Seine, Somme et Dordogne), recueillant des témoignages pour compléter les archives. Elle maîtrise d’autre part la littérature du sujet. À la suite d’Olivier Loubes, elle nuance ainsi le tableau dressé à partir des positions du syndicat national, le SN.

Pendant la guerre de 1914, à l’exception d’une minorité sévèrement réprimée, instituteurs et institutrices ont joué le rôle patriotique que l’on attendait d’eux. Le discours patriotique se poursuit après l’armistice, mais au début des années 1920, il doit composer dans les classes avec les souvenirs des anciens combattants et le vécu des élèves, dont certains ont perdu leur père. Contrairement aux manuels, les cahiers prennent en compte les souffrances et le deuil. Mais le désenchantement de la guerre se poursuit et les enseignants s’interrogent. En 1923-24, Gaston Clémendot plaide dans le bulletin du SN pour la suppression de l’histoire, qui enseigne l’orgueil national, la haine de l’ennemi, la gloire des batailles. Sa proposition, finalement refusée, suscite un vaste débat d’où émerge le devoir d’œuvrer au désarmement moral. M. Siegel souligne ici, à côté des courants socialistes, internationalistes et pacifistes, le rôle des mouvements féministes dans un corps enseignant féminisé aux deux-tiers. Ils s’appuient paradoxalement sur le stéréotype de la nature féminine vouée à la maternité, qui exclut les femmes de la politique, pour intervenir dans le champ politique en faveur de la paix : par nature et par instinct, les femmes sont pour la Paix, car la guerre tue leurs fils.

Désarmer les esprits devient ainsi la mission propre des instituteurs, leur devoir. À partir de 1926, le SN entreprend de boycotter les manuels bellicistes, notamment des manuels d’histoire très répandus comme le Lavisse et le Gauthier-Deschamps. Sous cette pression, les éditeurs révisent leurs ouvrages. On ne parle plus d’humiliation pour la défaite de 1870, ni d’amputation pour l’Alsace-Lorraine ; les Allemands ne sont plus des barbares ou des criminels, ni des boches. La guerre n’est plus une école d’héroïsme et de sacrifice, mais une réalité faite de destructions, de souffrances et de deuils. M. Siegel montre pourtant que la campagne contre les manuels bellicistes a inégalement mobilisé le SN. À côté de sections qui l’ont menée systématiquement, beaucoup se sont contentées d’une information dans leur bulletin. Georges Lapierre, le rédacteur de L’École libératrice, le regrette dans une lettre de 1929 à Clémendot : il n’a obtenu qu’une trentaine de réponses à une enquête sur le sujet. Le contre-manuel de Clémendot, combattu par l’administration, n’a pas connu un grand succès et le SN a refusé de l’inscrire au catalogue de sa maison d’édition, SUDEL, en 1933. Surtout, le désarmement moral est l’aboutissement d’un patriotisme enraciné dans la tradition républicaine. Les manuels opposent le faux patriotisme, chauvin, haineux et méprisant, au vrai patriotisme, pacifique, généreux, respectueux des autres nations. La patrie reste une mère irremplaçable, dont l’amour conduit à celui de l’humanité, et la France une nation exceptionnelle qui a apporté au monde les valeurs universelles de 1789. Sa mission civilisatrice dans ses colonies n’est d’ailleurs pas contestée.

À partir de 1933, le climat se modifie. L’École libératrice dénonce dans le nazisme un danger pour la paix et une menace pour la civilisation. Avec la guerre d’Espagne, les termes de courage, d’héroïsme reparaissent ; la résistance de Madrid appelle l’admiration. Il y a donc des guerres légitimes, pour lesquelles des républicains pacifistes peuvent vibrer, et l’on reparle de hordes italiennes et allemandes. Le SN adopte en 1936 une position pacifiste incontestable, mais que les plus radicaux jugent insuffisante tandis qu’elle soulève des contestations dans certains départements. Si la pétition lancée par Delmas, le secrétaire général du SN, à la veille de Münich – « Nous ne voulons pas la guerre » – remporte un incontestable succès, et si les accords sont très largement acceptés, la réalité est en fait plus complexe. Profondément pacifistes, les enseignants du primaire restent patriotes et conscients des dangers.

Ce livre solide, clair et intelligent ne bouleverse pas nos connaissances, mais il les affine. Il aide à mieux comprendre comment et pourquoi ces instituteurs pacifistes ont si souvent poursuivi leur combat dans la Résistance.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays