Mireille Le Van Ho, Des Vietnamiens dans la Grande guerre. 50 000 recrues dans les usines françaises

Paris, Vendémiaire, 2014, 315 pages. 

par Marie de Rugy  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Issu d’une thèse soutenue en 1986 à l’École nationale des chartes, cet ouvrage a pour objet un groupe quelque peu oublié de l’histoire, celui des travailleurs vietnamiens qui ont participé à l’effort de guerre en France au sein des usines, entre 1915 et 1920.

Il s’inscrit dans l’histoire de la Grande guerre, dont la célébration du centenaire a donné lieu à de nombreux événements scientifiques qui témoignent de la vitalité des recherches sur le sujet. Si le cas des combattants et des tirailleurs coloniaux est généralement plus connu, pour l’Afrique notamment, celui des travailleurs à l’arrière méritait une étude approfondie. D’autre part, en abordant les premières migrations de travail du XXe siècle, ce livre apporte une contribution importante à l’histoire de l’empire colonial par l’analyse des circulations entre la métropole et l’Indochine.

Organisée en sept chapitres, la démonstration s’effectue chronologiquement, depuis la réflexion en métropole sur le recours à la main d’œuvre indochinoise, jusqu’aux transformations produites par le retour des travailleurs dans la colonie. Après les hésitations métropolitaines sur le bien-fondé de cette entreprise (chapitre 1), la réalité des premiers recrutements en 1915 est étudiée, le Nord indochinois – Annam et Tonkin – fournissant la majorité des contingents de travailleurs, paysans pauvres et peu préparés (chapitre 2). Les difficultés du déracinement, de l’adaptation et de la vie quotidienne, celle des casernements, de l’encadrement et du contrôle (chapitre 3) ouvrent ensuite sur celles du travail ouvrier lui-même et du taylorisme, avec une ambiguïté des liens entre ouvriers français et vietnamiens – une solidarité rapidement mise à mal dans un contexte de crise (chapitre 4). Au-delà du quotidien et du monde ouvrier, c’est celui de la métropole qui apparaît comme neuf et porteur d’émancipation : relations entre femmes européennes et travailleurs vietnamiens, observation par ces derniers des marques de modernité et de progrès et recours à la censure postale par les autorités, portent en germe des transformations profondes (chapitre 5). Ces dernières se manifestent dans le champ politique : les revendications ouvrières témoignent des changements irrémédiables produits par ce passage par la métropole (chapitre 6). Parce que ces aspirations ne sont prises en compte ni par les autorités coloniales, malgré quelques voix isolées, ni par les autorités indochinoises locales, la radicalisation apparaît comme le seul moyen pour les travailleurs de retour dans la colonie face à des hiérarchies incapables d’évoluer (chapitre 7).

L’importance et la diversité des archives invoquées participe grandement de l’intérêt de cette étude. Le fonds du SLOTFOM – Service de liaison avec les originaires des territoires français d’outre-mer –, ainsi que les papiers du Contrôle général des travailleurs et des tirailleurs indochinois, en constitue la source principale et fournit une mine de renseignements sur les normes, la surveillance et ses limites. Ce noyau est complété par d’autres fonds, notamment ceux du Gouvernement Général de l’Indochine et de la Résidence supérieure du Tonkin conservés aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), les fonds militaires conservés au Service Historique de la Défense (SHD), les archives départementales des territoires où se concentraient les baraquements et les usines – Aude, Bouches du Rhône, Hérault – et enfin, des papiers personnels de travailleurs vietnamiens ou encore d’Albert Sarraut, gouverneur général de l’Indochine à cette période, avant de devenir ministre des Colonies en 1920. Des journaux, publications officielles et périodiques comme le Paria ou La tribune indigène viennent compléter le corpus pour une étude approfondie du phénomène. Les reproductions de photos au centre de l’ouvrage, qui ne se contentent pas d’illustrer la démonstration mais l’appuient, témoignent de cette diversité des archives consultées. Si, à travers ces témoignages et ces correspondances, la parole est laissée aux colonisés, le recours à des sources en vietnamien aurait sans doute pu compléter l’analyse.

La bibliographie en fin d’ouvrage, également très riche et actualisée, laisse cependant de côté une historiographie vietnamienne sur le sujet. Elle aurait surtout pu être davantage mobilisée dans le corps de la démonstration afin de mettre en perspective le cas français avec d’autres empires. L’expérience ouvrière et les migrations de travail ont ainsi donné lieu à une littérature abondante – « engagisme » et coolie trade notamment – mais également le rôle des intermédiaires coloniaux, de la langue et de l’éducation, que cet ouvrage aborde.

La question des liens entre mouvement ouvrier et colonialisme est au cœur de l’ouvrage. L’auteure montre bien comment la solidarité de classe s’efface devant la peur de la concurrence et la menace que représentent les travailleurs vietnamiens pour les ouvriers français – phénomène que l’on retrouve, sous des formes différentes, entre ouvriers britanniques et indiens. Alors que les syndicats luttent pour devenir des acteurs écoutés, la remise du taylorisme à l’ordre du jour et le peu de réaction collective des travailleurs vietnamiens apparaissent comme une régression. Au-delà de ce rejet, les Vietnamiens découvrent toutefois les revendications des ouvriers en métropole, leur liberté de ton et leurs moyens d’action, autant de pratiques qu’ils rapportent par la suite en Indochine.

L’opposition de la Confédération générale des travailleurs (CGT), le rejet de cette main d’œuvre coloniale par les syndicats et plus généralement par la population française expliquent en partie la radicalisation des résistants à l’ordre colonial, qui se tournent alors vers le communisme et le nationalisme. Pourtant, le réformiste Phan Châu Trinh s’était montré favorable à ces migrations de travail, dans la mesure où elles donnaient l’occasion du voyage vers l’ouest (Tây Du), pendant du voyage vers l’est (Đông Du), au Japon principalement. Cette évolution témoigne donc d’une occasion ratée de réformer l’Indochine. Les trajectoires croisées de ces intellectuels, intermédiaires à l’identité ambiguë, montrent leur frustration et leurs espoirs déçus face à l’incapacité à faire bouger les lignes hiérarchiques figées et à donner plus de représentation aux indigènes dans la colonie.

L’auteure dépasse une opposition binaire, colonisateur vs colonisé, pour montrer que les critiques s’exercent aussi à l’endroit des mandarins et notables locaux qui ont joué un rôle actif dans le recrutement initial de la main d’œuvre et dont l’autorité est mal accepté au retour, ce qui bouleverse les hiérarchies sociales traditionnelles des villages vietnamiens.

Les questions de genre et de race, étudiées notamment par Ann Stoler1, émergent avec la multiplication des contacts entre ouvriers vietnamiens et femmes européennes. Ces couples mixtes inversent les rapports sociaux fondés sur une hiérarchie entre colonisateur et colonisé et sur le monopole sexuel des Blancs, à tel point que la censure ne peut faire face et que l’on trouve là une cause importante de l’ébranlement de l’ordre colonial.

Les thèmes abordés, très novateurs dans les années 1980, s’inscrivent pleinement dans les études actuelles auxquelles cet ouvrage apporte une contribution fouillée.


Marie de Rugy.


1. A. Stoler, La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, 2013.


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