Mike Davis, Au-delà de Blade Runner. Los Angeles et l’imagination du désastre, 2006

Davis (Mike), Au-delà de Blade Runner. Los Angeles et l’imagination du désastre. Paris, Allia, 2006, 154 pages.

par Matthieu Flonneau  Du même auteur

L’énergie dépensée de ce côté de l’Atlantique à lire et publier Mike Davis impressionne et pourrait paraître suspecte au regard des soupçons éveillés par la lecture du maître livre consacré par Philippe Roger à « l’ennemi américain ». Il est vrai que dans le domaine de l’urbanisme sont à l’œuvre les mêmes mécanismes pavloviens de la critique, voire de l’hypercritique, à la française, du « modèle américain ».

Avec cet opuscule, l’éditeur Allia s’est donc lancé dans une entreprise éditoriale louable de stigmatisation de l’existence à Los Angeles, qu’il convient cependant désormais de regarder avec la modestie qu’impose la situation des banlieues françaises, notamment depuis le déroulement des émeutes de novembre 2005. Cette maison d’édition s’est par ailleurs distinguée par la publication d’autres petits livres de qualité consacrés aux nouvelles formes urbaines, à l’urbanité parfois étrange et glacée, comme celle des motels, quasiment toujours importées des états-Unis. Et souvent vues avec condescendance, il faut bien l’avouer. En ce cas, avec Au-delà de Blade Runner. Los Angeles et l’imagination du désastre, qui est la réimpression du chapitre 7 du livre Ecology of Fear, Mike Davis, sociologue de terrain par accident – il ne s’agissait pas de sa profession au départ – livre une lecture apocalyptique de la destinée du monde urbain nord-américain, particulièrement identifiable selon lui dans la City of Quartz, soit Los Angeles, baptisée ailleurs la « capitale du futur ».

Si l’on suit strictement les modélisations reproduites aux pages 16 et 17, on peut prêter à l’auteur l’ambition d’écrire un nouveau chapitre, actualisé, « d’écologie urbaine » au sens où la fameuse Ecole de Chicago dominé par Parks et Burgess avait distingué des canons sociologiques propres aux cités américaines des années 1920. Désormais, dans les espaces urbains structurés essentiellement par la peur, les critères interprétatifs invariants seraient les suivants : entourées de prisons, la ville extérieure (seule exempte de violences sur les enfants), la ceinture du goulag, les banlieues dorées protégées, les banlieues ouvrières et le noyau des sans abri ; et dans les interstices, les zones de tirs à vue, de trafic de drogue, de prostitution, de guerre raciale de faible intensité, de quarantaine, de règne des gangs, de surveillance par des milices privées et d’autodéfense. Et Mike Davis d’énumérer avec des photographies-preuves à l’appui les modalités technologiques de défenses et de contrôle social au sens foucaldien du terme, qui, d’après lui, achèvent de ruiner l’Amérique en « son centre moral traditionnel, la périphérie urbaine » (p. 93).

Par comparaison, le lecteur français – celui seulement d’avant la fin 2005 ? – peut se rassurer et se dire que tout de même « la dégradation de la chose publique n’atteint pas ces niveaux-là ! ». C’est du reste dans cette demi-satisfaction honteuse, comme celle que livre toute mauvaise pensée, que réside sans doute la clé du succès de ces thèses dans l’Hexagone. Car, somme toute, tout cela est connu, ou présumé tel, même si Mike Davis le pose radicalement avec un vocabulaire souvent particulièrement dérangeant : les territoires palestiniens, l’apartheid, le goulag sont ainsi convoqués à maintes reprises.

Référence du livre, le visionnage du film-culte Blade Runner réalisé par Ridley Scott en 1982, assorti de la musique si mélancolique de Vangelis, traduirait par excellence une tragédie humaine absolue muée en esthétique du désastre, ici décrite scientifiquement. De ce point de vue l’ouvrage est évidemment plaisant, mais là est sans doute la faiblesse de la thèse : celle-ci est si bien imprégnée de la fiction qu’elle finit par s’y plonger également et par oublier sa condition d’existence : son rapport à la réalité.

à la rigueur, extrême également, le cinéma de John Carpenter avec Assaut ou, justement, Los Angeles 2013, pourrait avoir cette valeur documentaire recherchée par Mike Davis soucieux de vérifier ses désirs noirs alors que les réalités sont évidemment grises. Il offre certes des faits, mais commet également des négligences en oubliant les espaces de liberté et le dynamisme de la société micro-capitaliste et multiraciale états-unienne. L’enjeu de la survivance de la démocratie, qui est au cœur de la logique de toutes les villes américaines, se pose toutefois en certains lieux avec plus d’acuité que dans d’autres et le consensus social n’y paraît qu’exceptionnellement remis en question. à trop vouloir démontrer, l’auteur dénie donc mécaniquement toute valeur au « modèle américain » au point de manquer quelques unes des bonnes raisons qui le font tenir malgré tout et lui maintiennent une dimension attrayante indiscutable. à quoi attribuer encore la séduction réelle et non naïve de l’American way of life ?, telle est la question évitée tout au long de ces pages qui laisse une impression d’effroi, de veille de big one ou d’éruption volcanique ainsi que le suggère les dernières lignes.

Pour une analyse plus objective d’un espace urbain non désespérant et gros de capacités de renouvellement, on préfèrera donc en français Jean-Louis Cohen, Los Angeles, (Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine/IFA, 1998), ou encore, plus récent, le diagnostic de Cynthia Ghorra-Gobin, « Los Angeles, la réinvention des centres », (in Voies publiques. Histoires et pratiques de l’espace public à Paris, Paris, Picard, 2006). Signalons aussi le catalogue de l’exposition qui s’est tenue à Beaubourg en 2005 consacrée à « Los Angeles, 1955-1985, naissance d’une capitale artistique », qui vient opportunément rappeler le versant glamour et fascinant de la cité des anges californienne. Enfin, sur la dimension sociologique de la crise urbaine, des analyses plus tempérées et sans doute aussi moins convenues attendront le lecteur dans d’autres ouvrages récents.


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