Michel Vovelle, La Révolution au village. Une communauté gardoise de 1750 à 1815 : Saint-Jean-de-Maruéjols.

Paris, Les Éditions de Paris Max Chaleil, 2013. 200 p.

par John Merriman  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageMichel Vovelle nous présente une étude, ou plutôt une micro-histoire, « d’un document d’archives » : trois registres de procès-verbaux de la municipalité de Saint-Jean-de-Maruéjols, entre 1750 à 1815. Ces procès-verbaux ont été trouvés dans la maison de ses beaux-parents, dans le village. Il a choisi de présenter aux lecteurs une généalogie de ces trois registres, autour desquels il organise son livre.

Nulle description toutefois du bourg, de son église, de ses maisons. Pas même une carte, un simple plan du village et de ses hameaux vers la fin de l’Ancien Régime, ni au temps de la Révolution ni au moment de la chute finale de Napoléon. Vivant à moins d’une heure de Saint-Jean-de-Maruéjols, je parviens à imaginer les lieux. Mais qu’en est-il de la plupart des lecteurs, qui ne connaissent pas la région? Autre difficulté : les documents trouvés aux Archives départementales sont cités au fil du texte, ce qui contribue à ralentir singulièrement le récit, et rend la lecture moins plaisante.

Mais revenons à l’objet même du livre de Michel Vovelle : dresser le « tableau d’une [petite] société », de 700-750 habitants environ, rurale pour la plupart, mais aussi avec quelques métiers et des services. Les documents nous fournissent des renseignements multiples sur la population de Saint-Jean-de-Maruéjols, cette petite société gardoise : des listes des officiers municipaux, des tables montrant la fréquence des réunions municipales, les noms de personnalités du village. Des récits donc, mais aussi « des silences », notamment au début de la Révolution, entre décembre 1788 et novembre 1790. Michel Vovelle l’admet lui-même : « Il manque des éléments importants. […] Notre périodisation large s’adapte aux silences et aux réalités d’une documentation, singulièrement complexe. » Modestie de sa part, mais aussi défi de présenter un village pour lequel les archives n’ont souvent pas grand chose à dire, parfois même rien. Ainsi, en le lisant, pouvons-nous comprendre comment un grand historien (c’est bien le cas de l’auteur du livre) tire de documents historiques des renseignements souvent précieux. Nous suivons Michel Vovelle pas à pas dans son travail, comme si nous avions nous aussi ces documents devant nous, pour ainsi dire.

Saint-Jean-de-Maruéjols se situe dans le Gard (depuis 1790 bien sûr), à la limite de l’Ardèche : les deux départements ont beaucoup en commun, et d’abord le fait d’abriter, depuis la Réforme, une nombreuse population de protestants (à peu près un tiers du village et du département). Le village, de ce fait, ressemble à d’autres, comme Salavas, Vallon-Pont-d’Arc, Les Vans, et Lagorce en Ardèche. Les registres, sur lesquels a travaillé Michel Vovelle, révèlent « la présence de deux communautés, à la fois bien distinctes et entremêlées, au sein de contacts, de statuts ambigus qui dessinent une frontière poreuse ». Coexistence et rivalités entre catholiques et protestants, donc, à l’ombre d’Uzès, entre 1750-1815. Trois fois les protestants se réunissent « en plein jour », en 1745, 1746, et 1748. Au fil des décennies, on assiste à la croissance et au déclin de leur influence dans les affaires municipales et, progressivement, à la « consolidation d’une élite de notables protestants ». La mémoire collective des guerres de religion est toujours présente et évidemment ravivée pendant la Révolution.

Les sujets traités dans les délibérations municipales nous montrent combien la campagne reste « omniprésente » dans la vie du village. Sans surprise, « les paysans restent le noyau solide de cette société villageoise » et, comme quasiment partout, les propriétaires sont « relativement aisés », les plus pauvres des travailleurs étant majoritairement catholiques. Dans cette petite communauté, le rôle de la cloche demeure essentiel, comme partout : des réparations sont nécessaires au début des années 1750, jusqu’à la menace de destruction pendant la République radicale. Autres sujets d’inquiétude: l’école, le manque d’eau et même, en 1775, « une invasion des chèvres et de ‘chiens du parc’ » – on est loin de la « guerre des farines » qui éclate la même année.

La première séance de la Révolution constitue en fait « le moment fort dans l’histoire de la communauté, qui se trouve sinon à l’épicentre du moins à proximité du site d’un affrontement majeur entre révolution et contre-révolution ». Un groupe de protestants et catholiques mène le jeu. Encore une lacune documentaire entre juillet 1792 et avril 1793, hélas. Mais en même temps, on assiste à « l’entrée en scène du petit peuple — ces ‘malveillants’ majoritairement catholiques sans doute mais aussi protestants qui pillent les demeures des riches dans le cadre de la guerre des châteaux ». En juillet 1792, Saint-Jean-de-Maruéjols est « au cœur de la tourmente ». L’année suivante, les registres nous disent qu’il faut « surveiller les malintentionnés ». Un procès-verbal révèle l’existence d’un Comité de surveillance, « peut-être le seul indice d’une ouverture à des éléments nouveaux… » Toutefois, les « tentations de fédéralisme » sont limitées, et la Terreur est presque sans effet dans le village. De l’an III à l’an XII, un autre grand silence, suivi par « le retour à l’ordre sous la conduite d’un maire inspiré », accompagné par le retour des nobles. La menace de contre-révolution est toujours présente jusqu’en 1800, « sous la forme atomisée d’un brigandage royaliste en bandes », comme en Ardèche.

À la fin de ce petit livre plein de détails, émanant des registres des procès-verbaux, on est très ému par son « Adieu », un hommage à sa femme disparue, grâce à qui ces documents sont maintenant connus.

John Merriman


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