Michele Nani, Migrazioni bassopadane: un secolo di mobilità residenziale nel Ferrarese (1861-1971).

Palerme, New Digital Press, 2016, 324 p.

par Emanuela Miniati  Du même auteur

ISBN: 978-88-99487-51-5 Ce livre propose une étude approfondie des mobilités internes de la province de Ferrare, à travers une approche démographique et quantitative déroulée tout au long d’un siècle, entre 1861 et 1971. Michele Nani est un spécialiste d’histoire sociale et démographique de l’Italie rurale, président-adjoint de la Società Italiana di Storia del Lavoro et membre du comité scientifique de la Società Italiana di Demografia Storica. Il justifie son choix du Ferrarese comme terrain d’étude par le fait qu’il répond au déficit de travaux sur les mobilités rurales dans l’Italie de la plaine. Or cette province fertile, à vocation agricole, en est emblématique, avec son centre urbain, Ferrare, en position stratégique dans la région Émilie-Romagne. Selon l’auteur, l’exode rural y constitue, au-delà d’une forme de mobilité, une composante de la vie sociale.

L’originalité de la recherche réside dans son objet d’étude, ce que l’auteur désigne par « mobilité résidentielle » : à savoir les déménagements de courte distance, de ou vers les communes limitrophes, à l’intérieur de la province. Il se propose d’analyser ensuite des déménagements qui vont au-delà du Ferrarese, voire de la région Émilie-Romagne, mobilités qui couvrent souvent des distances qui ne dépassent pas l’espace à l’intérieur d’une commune. Il est vrai aussi que, même si son objectif initial est l’étude des micro-mobilités, il finit par les mettre en perspective avec des mobilités du Ferrarese vers d’autres régions et vers l’étranger.

Selon Nani, ce sujet du changement de résidence est largement négligé par les historiens, y compris par ceux qui s’intéressent aux gens ordinaires, « di gente comune ». Ce courant historiographique s’est développé en Italie dans les années 1980, s’attachant à l’analyse du vécu des « subalternes », enjeu de la micro-histoire, à travers des « ego-documents ». L’expression de « gens ordinaires » renvoie à ces groupes de la société de masse devenus des protagonistes conscients de l’histoire, notamment au début du XXe siècle, en relation avec des événements charnières, tels que les migrations de masse et la Grande Guerre. Or, même si Nani dénonce un manque d’intérêt pour ces migrations ordinaires, certaines branches de l’histoire des migrations analysent les micro-mobilités internes, en étudiant les processus de l’installation urbaine d’un point de vue géographique et diachronique. De plus, l’histoire urbaine étudie les modalités de la vie urbaine, la qualité de l’habitat, ce qui implique d’analyser les phénomènes de déménagement. Néanmoins, l’auteur met bien en évidence ce qui fait l’intérêt de ces enjeux pour les sciences sociales : tout d’abord, les mobilités résidentielles constituent des mouvements de masse, de ceux qui, parmi l’ensemble des mobilités, mobilisent le plus grand nombre de personnes ; par ailleurs, les changements qui en résultent dans les relations sociales et les réseaux de connaissance sont essentiels. On est ainsi invité à reconsidérer toute mobilité selon sa définition « primitive » : finalement, chaque forme de migration ou bien de mobilité peut se lire comme le mouvement qui consiste à quitter une maison pour en occuper une autre.

D’un point de vue méthodologique, Nani se réfère d’abord à l’évolution générale de la population du Ferrarese. Cette approche démographique prend comme point de départ le développement du solde naturel de la population pendant le siècle de la « transition démographique ». La méthode est quantitative et se fonde sur l’analyse de données agrégées, à partir de sources institutionnelles provenant notamment des archives municipales, telles que les recensements (soit des statistiques officielles) et les registres migratoires (des documents issus des bureaux municipaux de la population). Historien des migrations, Nani est un familier du traitement de données, mises en forme dans l’ouvrage à travers de nombreux diagrammes, tableaux et cartes. Ceux-ci tiennent une grande place et sont toujours accompagnés d’explications détaillées ; cependant, les graphiques ne sont pas toujours de lecture facile, contrairement aux tableaux et aux cartes, qui sont bien plus clairs. Nani souligne son choix de ne pas recourir à des approches micro-analytiques, en général typiques d’une échelle locale ; il cherche, au contraire, à construire des synthèses, à partir des séries de données dont il dispose.

Dans la première partie du livre, il se donne comme objectif de reconstituer l’ensemble des soldes migratoires, en calculant, à partir des recensements édités pour la province de Ferrare, la différence de population entre les intervalles parmi ceux-ci. Mais l’auteur va encore plus loin en appliquant une autre méthode afin de renseigner la direction des mouvements qui se cachent derrière les soldes migratoires : il étudie les origines de la population, grâce à la mention des lieux de naissance sur les registres de recensement, ce qui permet de confronter localité d’origine et lieu d’habitation des populations à l’intérieur de la province.

Les résultats issus de ce double traitement semblent converger vers une conclusion d’envergure : tout au long d’un siècle, la province de Ferrare se différencie d’autres provinces bas-padanes par une majeure présence de natifs dans les mobilités, par une « ferraresité » notable. Il manque toutefois les informations sur les tendances migratoires des autres provinces frontalières.

L’auteur s’attarde enfin à tracer un profil dans la durée des migrations ferraraises. Tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle, le solde migratoire provincial est à l’étiage et concerne principalement une émigration internationale, alors qu’il monte avec le tournant de la Grande Guerre ; c’est à ce moment que le poids de la mobilité résidentielle se fait prépondérant. Dans les années 1920 et 1930, la migration interne ferraraise absorbe presque entièrement le solde migratoire. Enfin, à partir du virage démographique des années 1950, il se produit pour le Ferrarese ce que l’auteur définit comme une « expulsion » migratoire, soit une forte phase d’émigration hors de la province ; sans que cela remette en question, toutefois, la « ferraresité » des habitants. Pendant cette période, les provinces frontalières sont les principales destinataires de l’émigration ferraraise. Par conséquent, les migrations provinciales demeurent constituées par une intense mobilité sur de courtes distances. Ces résultats conduisent l’auteur à souligner le rôle durable de la « mobilité résidentielle », non pas seulement pendant l’exode de masse des années 1950, mais en reconsidérant aussi son poids dans les époques précédentes.

Si Nani applique les deux méthodes décrites pour reconstituer les soldes de la province entière, il s’attarde aussi à analyser la « mosaïque » provinciale. Il rend compte des différenciations locales dans le Ferrarese, avant les tendances à l’homogénéisation. La complexité de l’analyse est assurée par la réduction d’échelle, et fait l’objet de la seconde partie du livre, dédiée à une étude de cas, celui de la commune de Bondeno.

Le choix de Bondeno résulte de l’extraordinaire richesse des sources locales, qui couvrent la totalité de l’arc chronologique choisi par l’auteur : des registres migratoires complets, qui rendent compte des déplacements à l’intérieur de la commune, ainsi que des départs et des entrées au cours du temps. L’auteur montre ici sa grande maîtrise de l’histoire archivistique et de ses usages possibles. Il reconstitue l’ensemble des « connexions » migratoires avec Bondeno, la géographie des réseaux créés aux entrées et aux sorties de la commune.

Nani rend compte aussi, d’une manière plus concise, de taux et mouvements migratoires plus complexes, comme l’émigration à l’étranger et les rapatriements, sans pour cela s’avancer sur une confrontation approfondie avec le cadre migratoire national et provincial ; et du reste l’ampleur de son étude ne lui en aurait peut-être pas laissé la place. Il va enfin plus loin dans l’analyse de la « diaspora » ferraraise dans les autres régions du pays, en étudiant les données des années 1960 et 1970.

Le livre s’achève sur une conclusion qui résume les résultats de cette recherche à la fois riche et ambitieuse, en ouvrant des pistes de réflexion pour l’historien des migrations qui s’occupe d’histoire sociale. Il s’interroge sur les causes structurelles qui ont pu contribuer à déterminer les dynamiques migratoires du Ferrarese, en questionnant les problématiques de la société rurale bas-padane entre les deux siècles. Les grands bouleversements ayant traversé le monde de l’agriculture, avec des perspectives d’amélioration du niveau de vie, ont conduit à de profondes évolutions dans les formes de l’établissement rural, en relation aussi avec les grandes œuvres d’assainissement ; cela a pu influer sur la possibilité d’accueillir le surcroît démographique. De plus, la province se caractérise par une forme spécifique d’organisation paysanne, les leghe (ligues paysannes, organisations de classe des travailleurs des campagnes). L’intérêt des ligues résidait dans leur capacité à gérer le conflit social, vue comme une alternative à la solution de l’émigration à l’étranger en offrant le moyen d’affronter sur le territoire les difficultés de la vie rurale de l’époque.

Ces perspectives de recherche sont un riche complément offert par ce travail innovant, qui mérite d’être mentionné parmi les contributions d’une nouvelle génération d’historiens italiens des migrations.

Emanuela Miniati



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