Michèle Grenot, Le Souci des plus pauvres. Dufourny, la Révolution française et la démocratie.

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, 426 p.

par Marie Thébaud-Sorger  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage de Michèle Grenot, tirée d’une thèse de doctorat soutenue il y a une quinzaine d’années à l’Université Paris-Diderot, s’inscrit dans le sillage des travaux menés de longue date par André Gueslin. Il remet en perspective l’approche de la pauvreté dans nos sociétés contemporaines au moyen d’une enquête très minutieuse sur les notions que la Révolution française a développées à l’égard des plus démunis, à travers le parcours singulier de Louis Pierre Dufourny de Villiers. Comme nous le rappelle Michelle Perrot dans sa préface, la lecture de ses Cahiers du quatrième ordre, parus en avril 1789 et réédités en 1967 par Léon Centner, joua un rôle clé pour le père Joseph Wresinski dans la genèse de l’association ATD Quart Monde. Michèle Grenot est de longue date engagée dans cette association, ce qui fonde le sens de sa recherche.

La vie de Louis Pierre Dufourny de Villiers permet de suivre pas à pas un acteur de second plan, présent sur tous les fronts de la scène politique révolutionnaire. Michèle Grenot examine premièrement la période de sa vie qui précède la Révolution, mettant en lumière la manière dont le bourgeois « sujet du roi » devient un citoyen défenseur des « infortunés », puis son combat constant pour une démocratisation de la Révolution, à travers son activité au sein des clubs politiques et des sections parisiennes ; enfin, elle montre comment ce « jacobin démocrate » ne cesse jusqu’à sa mort de défendre la constitution de 1793.

Dufourny naquit en 1738 et grandit à Paris dans une famille aisée de marchands de tissus installée près du Louvre, entre la Seine et les Halles. Deuxième d’une fratrie de cinq enfants, il y reçoit une bonne éducation, dont témoigne sa formation par l’abbé Barral, précepteur janséniste éclairé. Partant faire son apprentissage chez un négociant fournisseur de son père à Troyes, il y aiguise sa curiosité pour les sciences et les arts, au sein des Lumières provinciales réunies autour de Pierre-Jean Grosley. S’il reprend la succession de son père après 1774, c’est sans jamais se détourner de son goût pour les arts dans toutes leurs dimensions, fréquentant les diverses sociétés d’émulation qui fleurissent dans la décennie précédant la Révolution. Lors de la convocation des États généraux, l’amateur éclairé prend position en publiant les Cahiers du quatrième ordre. Alors que les pauvres sont exclus des assemblées primaires et oubliés du « tiers état », il les fait surgir dans le débat public. Il ne déviera jamais de cette ligne directrice. Cependant, ses premiers écrits ont reçu peu d’écho, tant sa position semble en décalage avec les conceptions de son temps où domine une forte méfiance sur l’aptitude du peuple à pouvoir raisonner et participer au débat public. Le travail de Michèle Grenot prolonge ici les recherches fondatrices qu’avait menées Catherine Duprat sur la philanthropie, prisme au travers duquel convergent à la fois les réflexions et les moyens d’action à l’égard du petit peuple. Or, jusqu’en 1792, la propriété trace une ligne forte dans la définition de la citoyenneté.

À travers sa participation aux sections, sociétés, clubs, pétitions à l’assemblée, le parcours de Dufourny se singularise par sa capacité à faire fructifier ses convictions : cofondateur et président du club des droits de l’homme et du citoyen, dit « Club des cordeliers », au moment de sa fondation en avril-mai 1790, il n’a de cesse par son activité et ses écrits de réitérer que la Révolution ne sera pas accomplie tant que « l’égalité des droits des individus n’est pas établie » (p. 229), et de vouloir transformer le regard sur les infortunés – proposant par exemple la création des sociétés fraternelles qui signent la concorde entre tous les hommes. Alors que la constitution du 13 août 1791 institutionnalise l’exclusion des pauvres en restreignant le droit de la citoyenneté, celle qui est adoptée le 24 juin 1793, « grande victoire pour la démocratie » (p. 268), consacre l’éthique du droit naturel dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, abolissant la distinction entre Français actif et non actif. Dufourny, acteur du changement politique, accompagne l’émergence des jacobins auxquels il reste profondément attaché. S’il n’est pas des plus radicaux, il exprime une tension devant l’urgence d’un pays à pacifier sous le double coup des résistances intérieures et de l’entrée en guerre de la République en avril 1792. Défendre la souveraineté du peuple passe alors par la lutte contre les ennemis de l’intérieur et le discours de « l’épuration » prend progressivement le pas sur la modération de Dufourny. Ce dernier occupe des fonctions importantes, électeur de Paris et administrateur du département, élu à la majorité le 4 janvier 1793. Il est chargé de l’organisation générale des secours publics en mars 1793, de l’aliénation des biens hospitaliers, de la question des subsistances et de la transformation de la capitale en camp fortifié, avec la réorganisation de la régie des poudres et salpêtres en une agence nationale qui organise un enseignement dédié à la fabrique révolutionnaire de la poudre de guerre. Il est responsable de l’envoi de troupes en Vendée, de la loi du maximum général et participe à la mise en place du gouvernement révolutionnaire de la Terreur – tout en craignant ses excès. Le jeu des factions et des exclusions ne l’épargne pas. Devenu suspect, puis prévenu de complicité avec Danton, il est emprisonné le 16 germinal an II, alors que la loi sur la bienfaisance nationale qui prend enfin en considération le sort des infortunés et pour laquelle il s’était battu est adoptée par Barrère le 22 floréal an II (11 mai 1794). Il réchappe de peu à la guillotine grâce à la chute de Robespierre puis alterne les périodes courtes d’emprisonnement, tout en poursuivant avec la même énergie sa visée de patriote, jusqu’à son décès le 12 juin 1796. Pas de funérailles nationales, pas d’épitaphe ni opprobre pour Dufourny, dont la figure tombe dans l’oubli.

Son parcours dégage certaines constantes : outre son attachement à une citoyenneté fraternelle ouverte, ne comprenant toutefois ni les femmes ni les étrangers, une unité de lieu et d’action parisienne, enfin son investissement récurrent dans les arts et métiers qui marque son engagement à faire de la technique un moyen d’action politique et une source d’appropriations. D’une manière bien différente de Marat, dont la posture de demi-savant frustré avait pu alimenter la rancune à l’égard des institutions, et loin aussi d’être uniquement un « ingénieur radical », comme le décrivait Gillispie1, Dufourny incarne la figure typique d’un améliorateur des Lumières vivant en bonne intelligence avec l’Académie des Sciences, pivot de la société d’émulation de l’abbé Baudeau et du musée de Paris, témoignant de la manière dont l’encouragement aux arts est devenu un acte citoyen (p. 46). Ainsi prend-il part aux concours académiques, à celui sur l’éclairage public à Paris et celui sur l’alimentation en eau de la ville, ce qui le conduit sous la Révolution à être nommé dans la commission de la conservation des arts et métiers, à participer au côté de David à une « commune des arts » puis, après le 6 février 1794, à s’occuper des dépôts de machines et instruments à la commission des arts et instruction publique. Jusques et y compris au sein de l’administration des poudres et salpêtres, il prône l’ouverture « à tous ceux qui veulent être utiles à la République » (p. 294).

Du fait du peu d’archives laissées dans les papiers familiaux et inventaires notariés, on sait peu de choses sur sa vie personnelle. En revanche, les traces de son action dans l’espace public sont abondantes ; aucune n’a été laissée au hasard dans cet essai biographique dense et informé. La démarche chronologique et très descriptive de l’ouvrage nous perd parfois dans les méandres de ces années extrêmement denses de la Révolution. Ceci d’autant plus que la réflexion est peu articulée à l’historiographie, qui ne fait pas l’objet de discussions approfondies, depuis « l’impossible citoyen » de Sophie Wahnich (qu’elle cite toutefois) à de nombreux travaux non mentionnés sur la pauvreté et la vision du peuple2. Ces réserves mises à part, on reconnaîtra la richesse du dossier qui alimentera utilement la réflexion sur les limites de la citoyenneté, sur le Paris de la Révolution et sur le répertoire d’action d’une figure secondaire prise dans les rouages des nouvelles administrations et espaces d’expressions. L’enquête permet de saisir au quotidien ce qui fait la transformation de l’amateur des Lumières en jacobin progressiste. Elle nous rappelle aussi l’absolue nécessité de considérer les trajectoires individuelles de manière longitudinale, afin de construire par la biographie de ces personnages intermédiaires une meilleure compréhension globale des processus.

Marie Thébaud-Sorger


  1. C. Coulston Gillispie, Science and Polity in France: the End of the Old Regime, Princeton, Princeton University Presse, 1980 (rééd. 2004).
  2. Des travaux anciens de O. H. Hufton, J.-P. Jessenne ou C. Jones à la réflexion récente de D. Cohen, La nature du peuple. Les formes de l’imaginaire social XVIIIe-XXIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2010.


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