Michel Villette et Catherine Vuillermot, Portrait de l’homme d’affaires en prédateur, 2005

Villette (Michel) et Vuillermot (Catherine), Portrait de l’homme d’affaires en prédateur, Paris, La Découverte, 2005, 293 pages. « Entreprise & Société ».

par Paul Lagneau-Ymonet  Du même auteur

Catherine Vuillermot et Michel Villette se proposent de « renouveler en profondeur la conception angélique, mais inopérante que l’on se fait encore de l’entrepreneur dans le monde académique, les business schools et les livres de management » dans la lignée du programme de recherche amorcé par Joseph Schumpeter. Il s’agit d’élaborer une « théorie de la pratique des affaires » et un modèle anthropologique de ces ‘hommes d’affaires’, ainsi que des salariés et prestataires de service externes qui les secondent et côtoient, tendus « vers l’accumulation et l’accroissement du capital, par le moyen d’une action directe sur les entreprises qu’ils contrôlent où cherchent à contrôler ». Les auteurs ont ainsi préféré cette expression-la à celles de ‘praticien des affaires’, ‘chef d’entreprise’, ‘dirigeant’, ‘capitaliste’ ou ‘entrepreneur’, sans même lui reconnaître un biais de genre. Cela aurait pu être l’occasion de mettre au jour les liens entre la figure de ‘l’homme d’affaires’ et la construction d’une certaine masculinité fondée sur des formes d’homosociabilité, excluant celles et ceux qui ne se conforment pas à l’identité de genre que cette virilisation des affaires impose.

Portrait de l’homme d’affaires en prédateur comprend trois parties. La première correspond à la construction de l’objet, l’explicitation de la méthode et la critique des sources et références mobilisées. La deuxième traite des moments-clefs dans la trajectoire de praticiens des affaires enrichis et rendus puissants par le contrôle de sociétés privées et cotées en bourse. La dernière partie revient sur les rapports entre la pratique des affaires et la morale. Le livre est ponctué de sept « intermèdes » qui sont autant d’exemples individuels (extraits de biographies, de récits de vie obtenus dans le séminaire « Vie des affaires » de l’école de Paris du management ou d’entretiens). L’annexe expose les résultats, difficilement exploitables, du comptage réalisé sur l’échantillon (n = 32) établi par les auteurs.

Les auteurs accumulent les travers des recherches consacrées aux élites économiques. Ils présentent leur démarche comme un dévoilement (la première partie s’intitule « L’homme d’affaires, personnage énigmatique »), insistant sur les « transgressions » à opérer pour aborder un sujet qualifié de « polémique ». Cette mise en scène tend à créer un effet de science. Elle révèle surtout chez ceux qui la montent une incapacité à se défaire des lieux communs constitutifs de leur objet de recherche. Ils entretiennent une vision de l’ordre social qui contribue à la perpétuation de la domination des agents consacrés du pôle économique du champ du pouvoir. Malgré la mise en garde contre les prénotions dans le paragraphe qui ouvre le premier chapitre, le recours à l’hyperbole pour qualifier les ‘hommes d’affaires’ est récurrent. Une « conversation avec Claude Bébéar » clôt le livre. Michel Villette a planté le décor et il compare la situation de l’assureur à celles de l’empereur Napoléon Ier et de ses maréchaux. Parce que le siège social d’AXA est dans le viiie arrondissement de Paris. Parce que les meubles du bureau du président du conseil de surveillance sont xviiie. Parce que son successeur à la tête du groupe est, entre autres choses, membre de la noblesse. Parce que « le parcours de Claude Bébéar est fait de batailles ». L’assureur rappelle que son enrichissement a été indissociable de la légalisation des stock-options en France, par un gouvernement socialiste, lorsque le sociologue fait cette remarque : « il me semble aussi que vous construisiez un empire, et que l’amour de l’empire était plus fort que l’amour de l’argent ». Les auteurs avancent que la sociologie française a délaissé l’étude des pratiques et praticiens d’affaires. Une revue des travaux disponibles en sociologie, mais aussi en histoire et en économie, leur aurait épargné cette affirmation erronée. La juxtaposition, même ordonnée, d’extraits de textes divers, mais traitant de la pratique des affaires et des agents qui s’y consacrent, constitue peut-être un « portrait puzzle de l’homme d’affaires à travers les siècles », mais certainement pas un idéal-type malgré les références récurrentes à la tradition wébérienne. « Des hommes à la tête d’immenses capitaux, ayant conduit eux-mêmes un parcours d’accumulation exceptionnel et dont les péripéties ont fait l’objet d’une mise en récit exploitable : c’est là toute notre méthode. » Si le recours aux biographies d’affaires est une bonne idée, sans qu’elle constitue pour autant une nouveauté, l’interprétation freudienne des rêves pour analyser les limites de ces récits apparaît superflu : les critiques externes (comme les auteurs le font à propos de l’enquête d’Airy Routier sur Bernard Arnault) et interne de ces sources y auraient suffi. Les pages consacrées à « la mesure du succès en affaires » ne contiennent que de très générales mises en garde contre les biais que véhiculent les cours de bourse (les auteurs font comme s’il allait de soi que les entreprises étaient cotées en bourse), les palmarès d’entreprises ou de fortunes, parus dans la presse économique, qui sont fréquemment mobilisés pour apprécier les performances d’une entreprise, la considération de celles et ceux qui la contrôlent et leurs fortunes privées.

La deuxième partie peut se lire comme une séance de travaux dirigés où les lecteurs pourront s’entraîner, à partir de cas pratiques, à repérer les moments-clefs où l’accumulation de capitaux est obtenue, les conditions économiques, sociales et scolaires de sa réalisation et l’apprentissage, c’est-à-dire l’incorporation, des dispositions qui font ‘l’homme d’affaires’. Les intermèdes consacrés à François Pinault et Vincent Bolloré illustrent ainsi la conversion de capital économique en capital social dans le premier cas, et inversement pour le second. La critique des thèses, courantes en sciences sociales et de gestion, qui font de l’innovation, de l’efficience et du risque les conditions du succès dans les affaires permet aux auteurs de mobiliser la notion de « prédation » (empruntée à Thorstein Veblen) pour qualifier le comportement des agents qu’ils étudient lorsqu’ils prennent le contrôle d’une entreprise ou d’une innovation pour pérenniser leurs affaires. L’assimilation de ces pratiques, parfois en marge de la légalité, à du « pillage » et de ces agents à des « pirates » n’est pas démontrée. Ce livre propose une appréhension des pratiques et praticiens d’affaires qui n’est pas sans rappeler, l’écriture en moins, celle fascinée du Zola de L’Argent. La description vraisemblable des opérations financières se mêle à la représentation « compréhensive » des agents qui les réalisent, et à la fascination que les auteurs ont pour ces moments où le cours des affaires est troublé par un ou plusieurs individus qui mettent en œuvre toutes les ressources dont ils disposent pour accroître brutalement le rythme d’accumulation de l’entreprise qu’ils contrôlent. « Le pillage a partie liée, affirment les auteurs sans autre démonstration, avec la création de richesse, l’émergence d’entreprises nouvelles et d’élites économiques renouvelées ».

Plus que la définition de « la bonne affaire », c’est la méthode proposée, plutôt que suivie, pour l’analyser qu’il convient d’évoquer ici. Les auteurs ont élaboré onze propositions très générales. Elles pourront servir de pense-bête, autant à des étudiants en sciences sociales qu’à des apprentis praticiens des affaires, pour repérer les situations propices aux (bonnes) affaires (les imperfections du marché, de sa réglementation), les mettre en œuvre et être en mesure de recommencer, malgré leur contingence et les effets d’imitation de la part des concurrents. L’ambiguïté de ces propositions illustre pour partie les caractéristiques du champ économique dans lequel une « sorte de cynisme institué […] fait que la frontière est en ce cas moins marquée entre la représentation indigène et la description scientifique ». Cette ambiguïté est aussi le fait de la position d’entre-deux qui est au principe des travaux de Michel Villette : faire le sociologue informé des pratiques économiques en mystifiant ses confrères par de l’exotisme maquillé en terrain ; faire le savant devant des auditoires moins exigeants dans le maniement des références savantes. Quand l’objet d’étude est encore peu balisé, comme c’était le cas pour les consultants dans les années 1980, on peut faire crédit des imperfections de la recherche. C’est moins le cas, lorsqu’il s’agit de thèmes largement abordés en sciences sociales, comme les fractions économiques dominantes du champ du pouvoir, celle-là ne sont plus acceptables.

La troisième partie s’attache à cerner ce qui rend possible les affaires : le crédit que l’on accorde ou que l’on reçoit (la confiance donnée ou la croyance suscitée) et les ressources, pas seulement monétaires, qu’il permet de mobiliser et qui rendent possible une certaine maîtrise du temps indispensable pour faire une bonne affaire. Les exemples commentés pourront aider les néophytes à se défaire de lieux communs et à se faire la main sur des cas simplifiés. Dans le dernier chapitre, « de la vertu des hommes d’affaires », les auteurs retombent dans les travers de la première partie : la prétention des références classiques (la chrématistique d’Aristote, la virtù de Machiavel, le don de Marcel Mauss et les « institutions bâtardes » d’Everett Hughes) et l’oubli de travaux contemporains comparables. Ce Portrait de l’homme d’affaires en prédateur est à peine une esquisse.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays