Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris mosaïque, promenades urbaines, 2001

Paris, Calmann-Lévy, 2001, 347 pages.

par Christian Chevandier  Du même auteur

« Proposer de découvrir la capitale française en suivant des itinéraires conçus pour donner à comprendre la ville dans toute sa diversité et faire partager un peu la vie des habitants de chaque quartier ». Le projet semble simple. Mais Paris est compliquée, diverse, « mosaïque », et le mener à bien nécessite une parfaite connaissance de la ville et de ses populations. Après nous avoir présenté leurs prédécesseurs, notamment Louis Sébastien Mercier, Maurice Halbwachs, Louis Chevalier, les auteurs nous exposent leur démarche puis, en usant largement des apports de la science historique, expliquent la dynamique de l’espace et de la population parisienne, dont les effectifs ont en 45 ans chuté d’un quart. Alors, mais alors seulement, le changement d’échelle qu’ils opèrent permet de parcourir et comprendre des quartiers et espaces dont ils décrivent puis expliquent la mutation, s’autorisant parfois à en envisager le futur, qui peut être pour la Goutte-d’Or un radical bouleversement. Car c’est bien là leur objectif : « En tant que sociologues de la ville, notre ambition est de rendre intelligible un spectacle, une réalité confuse dans ses manifestations ». Comme nombre de Parisiens venus de province, puis de Belgique, d’Italie, de Pologne, de Kabylie et aujourd’hui d’Afrique subsaharienne, nous arrivons par la Goutte-d’Or (chapitre III), puis visitons le Sentier, Chinatown, le Triangle d’or du Paris bourgeois, Saint-Germain-des-prés (chapitres IV, V, IX, X). C’est la dynamique ou l’immobilité sociale de ces espaces urbains qui constitue véritablement l’objet de ces approches. Ainsi, ce que les auteurs appellent « la (re)prise de la Bastille : l’embourgeoisement du faubourg Saint-Antoine » (chapitre VIII) met en perspective le passé populaire du faubourg et le présent de moins en moins mixte du quartier branché, là où « de hauts vélos hollandais équipés de paniers d’osier signalent un mode de vie qui mime parfois le populaire pour mieux s’en distinguer ». Moins topiques, mais tout autant spatiaux, les chapitres consacrés à la nuit et au métro (chapitres VI et XII) permettent de nouveaux jeux d’échelle. Mais sans doute est-ce l’étude de la gare Saint-Lazare (chapitre VII) qui dévoile au voyageur indifférent tout ce qui, dans « ce sas qu’est la gare, entre la résidence et le travail, constitue une expérience de l’espace et du temps assez unique ». À la fin de chaque chapitre, les auteurs proposent un itinéraire détaillé qui permet au lecteur devenu piéton d’appréhender la réalité parisienne. Cette sortie sur le terrain est loin d’être négligeable, qui correspond à environ un tiers du texte de chaque chapitre. Nos guides dans ce Paris fin de millénaire, dans ce Paris mosaïque, ne sont pas n’importe qui. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sont connus comme sociologues de la grande bourgeoisie, et nous leur devons ce petit bijou qu’est Sociologie de la bourgeoisie (Paris, La Découverte, 2000, « Repères »). Mais leurs travaux, moins connus, sur le logement social et la classe ouvrière ne sont pas d’une moindre qualité. Et c’est sans doute ce qui explique la richesse de leur description explicative de l’espace parisien. Les contrastes en apparaissent d’autant plus significatifs, comme dans le chapitre XI, « Villages dans la ville : les villas de Paris ». Ils ne sont pas dupes : passer d’une villa du XVIe arrondissement à une du XIXe, « ce serait comme quitter un grand banquier pour aller à la rencontre d’un universitaire sans fortune ». C’est que les cadres moyens et professions intellectuelles supérieures n’ont que les moyens d’une résidence dans les quartiers populaires de Paris, quitte à « f[aire] de nécessité vertu et trouve[r] un charme secret à une cohabitation inévitable ».


Le seul regret qui nous affleure à la lecture de cet ouvrage est l’usage de données trop anciennes, alors que sont finement analysées les évolutions du précédent entre-deux-recensements (1982-1990). Mais la rareté des éléments fournis au moment de la rédaction par le recensement de 1999 n’incombe en rien aux auteurs. Elle nous laisse simplement penser que l’éventuelle suppression des dénombrements de la population n’est sans doute pas une excellente idée. Les auteurs citent fréquemment Louis Sébastien Mercier, dont Le Tableau de Paris vient de faire l’objet d’une nouvelle publication (« choix de textes », Paris, La Découverte/Poche, 1998). Et si cet auteur nous a donné un magnifique portrait du Paris de la fin du XVIIIe siècle, assorti d’un matériau pour une histoire des perceptions, quelques ouvrages parus ces dernières années présentent les mêmes qualités. Ils pourraient devenir, par leur rigueur et leur précision, des classiques de la description ethnographique du Paris de la fin du deuxième millénaire. C’est le cas de Jours tranquilles à Belleville (Paris, Éditions Méréal, 1999) où Thierry Jonquet, auteur de roman policier, habitant du quartier et père de famille, nous donne une description très réaliste de l’ancien faubourg. Et c’est bien sûr celui de ce livre : écrit et décrit par des sociologues, le Paris de Paris mosaïque sera ainsi préservé pour les lecteurs du troisième millénaire.



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