Michel Pinault, Émile Borel. Une carrière intellectuelle sous la IIIe République.

Paris, L’Harmattan, « Acteurs de la science », 2017, 638 p.

par Laurent Mazliak  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageÀ la fois mathématicien fécond, publiciste et animateur de plusieurs collections scientifiques importantes, vulgarisateur inlassable de la science de son temps à destination d’un large public, intellectuel militant sans relâche pour mettre les découvertes scientifiques et technologiques au service de la vie sociale, enfin homme d’État s’embarquant dans une carrière politique nationale en parallèle avec sa vocation scientifique, Émile Borel, né le 7 janvier 1871 à Saint-Affrique, chef-lieu de canton dans l’Aveyron, et mort à Paris le 3 février 1956, fut un représentant emblématique de la « république des professeurs ».

Borel voulut saisir, avec une énergie jamais démentie, toutes les occasions où l’expertise de l’homme de science paraissait indispensable pour prendre des décisions stratégiques ou pour élever la conscience de ses contemporains vers une meilleure connaissance du monde. En plus d’œuvres mathématiques d’une très grande portée, il laissa ainsi beaucoup de textes où il livrait des considérations sur des sujets traitant de la place de la science dans la société, portant par exemple sur le rôle de l’État dans la recherche scientifique, sur la crise économique, ou encore sur la nécessité pour l’école de fournir aux élèves une habitude et des méthodes de quantification des risques.

La nette orientation de sa carrière proprement scientifique vers des mathématiques plus appliquées (notamment vers la théorie des probabilités dont il fut un rénovateur majeur au début du XXe siècle), orientation qui se produisit beaucoup plus tôt qu’on ne le dit habituellement, était liée à ce souci constant que les savants ne restent pas enfermés dans leur tour d’ivoire, mais aillent au-devant du public le plus large possible. S’il convainquit certains disciples (Georges Darmois, Maurice Fréchet), il s’attira aussi la critique d’autres qui, comme Henri Lebesgue avec lequel il eut une relation passionnée et orageuse autour de la construction d’un concept révolutionnaire d’intégrale, lui reprochèrent d’avoir abandonné le terrain de la science pour le journalisme. Borel incarna ainsi, tout au long de sa vie, le rôle du savant au cœur de la cité, dont la mouvance radical-socialiste faisait une des chevilles ouvrières du progrès social.

L’ouvrage proposé par Michel Pinault est, à ma connaissance, la troisième biographie d’Émile Borel, et clairement celle dont l’ampleur est la plus grande. La première avait paru au début des années 1970 en russe sous la plume d’Efim M. Polichtchuk et présentait de façon relativement détaillée les travaux mathématiques de Borel, laissant en grande partie de côté les autres travaux du mathématicien, sans doute en partie parce que l’auteur n’avait pu consulter ni les sources d’archives en France, ni les articles à destination du grand public. La deuxième biographie, parue en 1999, d’envergure beaucoup plus limitée mais assez richement illustrée, était due à Pierre Guiraldencq et pouvait être vue comme un hommage sensible de l’auteur à son prestigieux concitoyen aveyronnais.

Borel intervient peu dans les travaux des historiens généraux car il fut incontestablement un homme politique de second plan de la IIIe République. L’historien Jean-Michel Guieu avait suivi de près, il y a quelques années, son investissement, important assez discret, dans des commissions de la SDN et à l’Institut international de coopération intellectuelle, mais c’est à peu près tout. Assez logiquement, ce sont surtout les travaux des historiens des mathématiques qui, depuis vingt ans, alimentent la chronique borélienne et c’est dans leurs articles qu’on trouve les analyses les plus récentes sur le scientifique de premier plan que fut Borel. Ce que ces études assez récentes font ressortir de façon très nette, c’est combien l’homme politique Borel s’est construit en lien avec le scientifique. Pour Borel, dès le tournant du XXe siècle, tout choix scientifique fut en un sens un acte politique, au sens où il impose un comportement et une perception du monde qui ont toujours, de façon plus ou moins lointaine, un effet sur la vie de toute la société. C’est d’ailleurs cette conviction qui amena Borel à choisir le calcul des probabilités comme sa discipline scientifique de prédilection à partir de 1905. Non parce que c’était celle dont les contenus mathématiques lui paraissaient les plus excitants, mais parce qu’il avait la conviction que les probabilités étaient le domaine le plus susceptible d’être utile au citoyen car, comme l’écrivit plus tard Jean Cavaillès, elles lui apparaissaient comme la seule voie d’accès envisageable au chemin de l’avenir « dans un monde qui n’est plus doté des arêtes vives de la certitude mais se présente désormais comme le royaume flou des approximations ».

Je dois dire qu’une faiblesse de l’ouvrage me pose problème. Michel Pinault n’est pas mathématicien – ce n’est pas un défaut et peut même, en un sens, s’avérer une qualité en permettant à l’auteur d’avoir un regard sur son héros qui ne soit pas obnubilé par ses seules prouesses mathématiques. Le cas Borel me semble néanmoins compliqué par le lien intime que lui-même réussit à tisser entre sa vie de savant et son action publique, il ne saurait y avoir d’un côté le Borel mathématicien et de l’autre l’homme politique. Michel Pinault a incontestablement fait un grand effort pour inclure dans son récit la mention de questions mathématiques qui occupèrent Borel aux différents moments de sa vie et, notamment, pour faire référence à de nombreux travaux d’histoire des mathématiques qui, depuis deux décennies, ont mieux réussi à cerner le personnage. Bien que certaines références ne soient pas tout à fait à jour, l’importante bibliographie proposée dans l’ouvrage semble à peu près complète. Mais cet effort n’est cependant pas toujours couronné de succès. La principale faille vient de ce que ce n’est souvent qu’en rentrant dans le contenu du raisonnement mathématique qu’on peut se faire une idée juste de l’approche borélienne. La présentation trop souvent superficielle, et quelquefois vaguement erronée, que Michel Pinault en donne laisse quelque peu le lecteur sur la rive. Je pense par exemple aux pages sur le tournant « anti »-Cantorien de Borel, que Michel Bourdeau a magnifiquement analysé mais qui, ici, reste plutôt anecdotique. Si la grande linéarité du récit fait bien ressortir l’image de ce que fut un intellectuel scientifique pendant la IIIe République – un bon exemple en est donné par le long récit détaillé de la campagne du parlementaire Borel en faveur du « sou des laboratoires » – l’entremêlement de la pensée scientifique et des choix d’action publique a tendance à quelque peu se diluer dans cette chronique au jour le jour. Pour prendre un exemple que je connais bien, la linéarité que je mentionnais n’est pas idéale pour faire comprendre ce qui sous-tend l’action continue et polymorphe du mathématicien en faveur du calcul des probabilités pendant plus de cinquante ans.

Une fois cette réserve mentionnée, on reconnaîtra volontiers qu’on ne peut certes pas tout attendre d’une biographie sur un personnage aussi riche. Il faut donc chercher sur un autre plan les informations, nombreuses et très réellement utiles, qu’apporte cet ouvrage. Au-delà de nombreuses anecdotes récoltées au cours des années, notamment par des interviews d’acteurs plus ou moins connus (certains souvenirs de Saint-Affricains sont savoureux), et souvent inédites, le mérite incontestable de Michel Pinault est de nous proposer la description la plus complète à ce jour de l’activité strictement politique de Borel comme parlementaire, ministre, maire pendant l’entre-deux-guerres. L’auteur s’est livré pour cela à un impressionnant dépouillement de la presse quotidienne, nationale et régionale, qui permet de retracer la chronique de la présence borélienne sur la scène politique française avec beaucoup de précision. En ce sens, le sous-titre du livre, « une carrière intellectuelle sous la IIIe République », est bien choisi : on sort de la lecture avec une impression vivante de l’homme Borel, ce provincial ambitieux monté conquérir Paris mais qui, contrairement à Rastignac, a toujours voulu faire œuvre utile pour la société de son temps et qui fut ce que sa femme Camille Marbo, dans ses mémoires, décrivait du magnifique terme d’« honnête homme ».

Laurent Mazliak



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