Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky, dir., Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours.

Paris, La Découverte, 2012, 750 pages.

par Heinz-Gerhard Haupt  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageDurant les dernières décennies, l’historiographie française a dépassé une vision étroite des conflits et de leurs acteurs. La classe ouvrière comme principal agent a été élargie aux classes populaires, la grève située à côté des révoltes, des journées populaires, des boycottages et les motivations multiples des acteurs finement analysées. Toutes ces approches se retrouvent dans ce volume consacré aux mouvements sociaux en France et manifestent combien la vision d’une histoire globale de la classe ouvrière, promue par Marcel van der Linden, a déjà été anticipée par une partie des historiens sociaux en France. Le volume distingue trois périodes au cours des XIXe et XXe siècles. Pour la première période choisie, les années 1820 à 1880, le volume ne se concentre plus sur une histoire de la genèse de la classe ouvrière, dont on connaît la dérive finaliste, mais souligne combien et comment différents acteurs expérimentent différentes formes d’actions publiques pour créer un espace public, souvent urbain, dans lequel ils peuvent manifester leurs intérêts. Au cours d’une période intermédiaire, de 1880 aux années 1920, l’État républicain « délégitime la barricade » et offre, avec le suffrage universel masculin, un moyen d’expression politique. L’importance des ouvriers de la grande entreprise parmi les acteurs des conflits est soulignée pour les années 1920 à 1970, sans pour autant que l’impact de la petite entreprise, des paysans, des femmes ou des jeunes soit oublié. Aussi, les années qui suivent la fin des Trente Glorieuses, durant lesquelles s’effrite le statut collectif de l’ouvrier pour donner lieu à une multitude de situations salariales précaires et à des conflits variés, constituent un découpage heuristique utile. Aucun déterminisme donc, ni aucun réductionnisme à une conflictualité entre travail et capital. La variété plus que l’unité, les changements entre les périodes et entre les régions, villes et villages plutôt que la tradition sont au centre de l’ouvrage.

Le volume entend embrasser « toutes les interventions collectives destinées à transformer les conditions d’existence de leurs acteurs, à contester les hiérarchies ou les relations sociales, et à générer, pour cela, des identités collectives et des sentiments d’appartenance ». Cette ampleur s’inspire de la notion de contentious politics en vogue aux États-Unis. En fait, le volume privilégie des interventions sociales et politiques et ne laisse qu’une place réduite au sexe, à l’ethnie, à la religion ou aux générations, sans pour autant les négliger complètement. L’accent est mis sur la sphère de la production et sur l’espace politique, ce qui fait que des conflits qui résultent de la consommation et qui subsistent jusqu’au XXe siècle – crises de subsistances, grèves de la faim ou révoltes frumentaires – ne sont pas absents, mais se perdent dans les articles. Certes ces interventions ne créent pas nécessairement des identités, mais elles sont importantes pour comprendre les actions et les préoccupations dans les classes populaires. Elles pourraient être rangées parmi les conflits réactifs, si l’on suit la terminologie de Charles Tilly.

La variété des approches des contributeurs est impressionnante et on sait gré aux coordonnateurs de l’ouvrage d’avoir réussi à rassembler une si grande diversité d’opinions. Ils parviennent à dresser un portrait-robot des périodes choisies et leurs propres articles servent de guide à travers le volume. La décision de réunir des historiens affirmés et de jeunes doctorants est heureuse et contribue à la richesse du volume, dans lequel on est heureux de lire Antoine Prost et son analyse des grèves de 1936 ou Yolande Cohen sur les mouvements de jeunesse avant 1914 pour ne citer que deux exemples. Les contributions de François Jarrige, Laure Godineau ou Claire Zalc sont elles aussi stimulantes et neuves. En général, les articles du volume sont bien écrits et documentés, l’introduction de citations ajoute au plaisir de la lecture et de courtes bibliographies invitent à la prolonger. Cela en fait un bel et utile instrument de travail, expression d’une historiographie riche.

S’il y a une lacune, elle concerne la dimension internationale des mouvements sociaux. Trop peu de contributions jettent un regard hors de l’hexagone, comme le fait magistralement Patrick Fridenson, si bien que la particularité de l’expérience française n’y apparaît que rarement. À l’heure où l’histoire globale essaie de combiner l’étude des rapports et des influences transnationales avec l’histoire comparée, il aurait été souhaitable de présenter à côté de l’Association internationale des travailleurs, le Bureau international du travail ou la Communauté européenne comme cadres et facteurs dans une étude des mouvements sociaux. On trouve bien quelques articles sur des expériences étrangères, telles que le chartisme ou le modèle soviétique, mais les spécificités de l’expérience française auraient pu être mises en valeur avec plus de pertinence en l’inscrivant à l’intérieur des transferts internationaux et en utilisant la méthode comparative.

Heinz-Gerhard Haupt



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