Michel Pigenet (dir.), Mémoires du travail à Paris, 2008

Michel Pigenet (sous la direction de), Mémoires du travail à Paris. Paris, Créaphis, 2008, 317 pages.

par Thomas Le Roux  Du même auteur

Cet ouvrage est le résultat d’un travail pluriannuel mené par une équipe de chercheurs, des historiens et un ethnologue, réunis par Michel Pigenet au sein du Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’université Paris 1. Leur projet Mémoires du travail à Paris avait été retenu par le PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture), dans le cadre du programme interministériel « Culture, villes et dynamiques sociales » dont un volet portait sur les dynamiques de transmission des mémoires et des histoires. Le rapport final qui en est issu constitue l’armature de cet ouvrage, publié par les éditions Créaphis, qui enrichissent leur collection de livres consacrés à l’histoire urbaine et aux représentations de la ville.


Dans des villes contemporaines soumises à des mutations technologiques et sociales rapides, la question de la mémoire est devenue un enjeu important des cultures urbaines. Le choix, par les auteurs, des mémoires du travail, forcément plurielles, prolonge leurs travaux antérieurs d’histoire industrielle et sociale. La dimension des activités artisanales et industrielles prédomine donc (comme le suggère d’ailleurs la couverture), sans exclure certains services comme le transport ferroviaire ou les professions de la santé, ce qui se justifie d’autant plus que depuis les années 1960, Paris ne cesse de se désindustrialiser, au point de rompre avec le modèle de la ville manufacturière héritée du XIXe siècle. S’attacher aux mémoires qui s’y rapportent devenait urgent. Cette recherche n’est pas de pure connaissance ; elle permet aussi de lutter contre le processus d’occultation de ce choc culturel qu’est la disparition d’une composante importante de la ville. Ce faisant, elle participe au « travail de deuil » (p. 11) nécessaire à toute transformation sociale et indispensable à des actions de Politique de la Ville.


Le gigantisme de l’agglomération-capitale et la complexité des mécanismes urbains qui s’y déroulent imposaient des études de cas. Trois terrains ont été sélectionnés : les anciennes usines Renault de Boulogne-Billancourt, le site composite de la gare d’Austerlitz et de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, enfin un îlot du 11e arrondissement (dénommé pour la circonstance le « faubourg des métallos »). Le choix de ces sites, très différents, découle en grande partie des opportunités en terme de ressources documentaires. Les deux premiers étaient déjà bien connus de ces chercheurs, qui y avaient déjà consacré plusieurs publications historiques. Quant au troisième, il faisait l’objet depuis plusieurs années d’un travail associatif d’ordre mémoriel et historique centré sur la Maison des métallos.


Après l’introduction qui trace les problématiques et méthodes communes, chaque site est présenté successivement dans des parties rédigées par les auteurs qui en ont eu la charge : Michel Pigenet pour le faubourg des Métallos, Christian Chevandier pour le secteur Austerlitz-Salpêtrière, enfin Nicolas Hatzfeld, Jean-Charles Leyris, Alain P. Michel et Laure Pitti pour Renault-Billancourt. Chaque partie possède son style et des spécificités inhérentes à leur statut, mais, à cause du processus global de la mutation urbaine qui touche toute l’agglomération, et grâce aux efforts méthodologiques des auteurs, l’unité de l’étude des enjeux mémoriels domine. Dans les trois cas, et cela fait la force de l’ouvrage, les mémoires sont sensibles, et leurs interrogations sont rendues urgentes par l’actualité des lieux (destruction, réhabilitations, incertitudes). Ces interrogations soulèvent des enjeux forts sur la question de la transmission et sur le modèle culturel urbain que la société fait émerger à travers ce qu’elle accepte ou rejette.


L’inventaire des ressources mémorielles constitue l’un des axes de l’étude : archives, documents privés, traces urbaines, associations de sauvegarde et de valorisation, actions publiques, etc. Les nombreuses photographies qui agrémentent l’ouvrage forment un échantillon de ces supports de mémoire, comme autant de traces techniques, architecturales, paysagères du travail passé, et dont la signification est largement détournée par la culture urbaine contemporaine. Mais l’essentiel du « corpus documentaire » de ces mémoires est constitué d’entretiens réalisés entre 2002 et 2005 auprès d’une cinquantaine de témoins choisis selon les hypothèses des chercheurs, la qualité des interviewés, ou encore les opportunités de terrain. Le faible échantillonnage expose à divers biais qui sont clairement anticipés et exposés dans le traitement des données par les auteurs.


Ces entretiens ont été intégralement retranscrits dans le but de servir à des recherches ultérieures et sont archivés sur support papier et audio au Centre d’histoire sociale. L’ouvrage donne une place importante à de larges extraits, exposés en fonction de l’argumentation d’une analyse qui sait s’effacer, quand il le faut, devant la force évocatrice des témoignages. Témoignages savoureux sur les bons et mauvais souvenirs ou la première journée de travail ; témoignages nostalgiques ou remplis de rancœur face au sentiment de disqualification projeté par une ville de services qui oublie son passé industriel et qui se plaint des nuisances des activités résiduelles, pourtant bien moindres que par le passé ; témoignages engagés, enfin, qui font revivre l’histoire politique et syndicale du siècle.


Ces tranches de vie au travail sont de remarquables miroirs de l’évolution sociologique de la capitale. On y lit le rapport de l’entreprise à la ville, ses froissements et synergies, les différents types d’insertion sociale des métiers, du cloisonnement presque intégral à la grande ouverture sur la ville, mais aussi l’importance des statuts du travail dans la place accordée à chacun dans la société. Le choix des sites et des interlocuteurs, des cheminots aux métallos, procure sans doute un effet de loupe sur la vigueur des engagements militants de nombreux témoins, dont les grands moments de lutte, 1936, 1944-1945, 1968, 2003, comptent beaucoup plus que la banalité du travail quotidien, même lorsqu’il s’exerce sur des produits ou des tâches spécifiques et valorisés. On y lit aussi la transformation identitaire des lieux. Celle-ci est poussée à son paroxysme à Billancourt où, à l’époque des entretiens, les usines du « Trapèze » et la « forteresse » de l’île Seguin achevaient d’être entièrement détruites, en même temps que sa mémoire ouvrière. Mais celle-ci est aussi particulièrement révélatrice dans le faubourg des métallos, où l’ancienne présence interstitielle des ateliers procure à l’évolution urbaine une touche plus subtile et compliquée et où, pourtant, un front pionnier culturel, largement « bobo » et originaire de la rue Oberkampf (et à plus long terme de Bastille), traverse alors l’îlot analysé jusqu’à la rue Jean-Pierre-Timbaud qui, en l’espace de seulement cinq ans, a remplacé ses vieux fonds de commerce populaire par des bars branchés, des commerces atypiques et conceptuels, cet ensemble se juxtaposant sans s’y mêler à de nouveaux lieux communautaires musulmans. Dans tous les cas, on y lit le déclin des générations et des valeurs de l’après-guerre, dans une ville où le travail compte peut-être moins désormais que le souci du cadre de vie.


Finalement, sauf pour le site de Billancourt où les chaînes de montage imposent même les rythmes des souvenirs, jusqu’à la remémoration méticuleuse des gestes sans les outils, ces mémoires font moins ressortir les moments du travail pour lui-même que ses à-côtés, les interactions et relations qui en découlent, tels que les trajets, les moments de sociabilité et de détente (du bistrot aux promenades dans le Jardin des Plantes), les repas pris en commun à la cantine, les rencontres, le militantisme syndical et les fraternités de classe, ses conséquences sur la vie de famille, enfin les formations qui scandent les itinéraires professionnels. Elles ont ainsi le mérite de donner au travail une dimension plus culturelle que techniciste. Dès lors, elles invitent au processus de transmission dont cet ouvrage est à la fois l’analyse et le vecteur. Il est ainsi remarquable de constater qu’à une époque où le système économique et technique se transforme en profondeur, cette mémoire ne peut être prise en charge que par les institutions culturelles, de recherche et d’enseignement ainsi que par les associations de terrain, dans une balance qui va de l’occultation à l’exaltation. Dans le 13e arrondissement, au sud du site Austerliz-Salpêtrière, autour et sur d’anciennes friches ferroviaires ou dans des dépôts désaffectés, ce sont la BNF, les pôles universitaires de Tolbiac et des moulins, bientôt l’emménagement (temporaire) de l’EHESS, enfin la réappropriation des « frigos » par des artistes qui prolongent l’esprit des lieux, par leur engagement militant ou leur fonction de réflexion et de transmission. A Billancourt, l’argument culturel (de prestige et de forte visibilité internationale) a été utilisé pour effacer le souvenir du bastion ouvrier. Dans le 11e arrondissement enfin, les projets associatifs ont eu raison de la pression foncière pour reconvertir la Maison des métallos, ancienne fabrique d’instruments de musique (1881-1836) et haut lieu du syndicalisme cégétiste (1936-2001), en un lieu culturel. Les mémoires du travail seront-elles sauvées pour autant ? Par une ironie de l’histoire, les projets culturels qui leur tournaient le dos ont finalement achoppé : chacun connaît le désistement de Pinault sur l’île Seguin (2005), tandis qu’en juin 2009, après seulement deux ans de fonctionnement, la greffe d’une culture insuffisamment ancrée au quartier et à sa mémoire populaire a été rejetée à la Maison des métallos. Ce sont finalement des ouvrages comme celui-ci qui peuvent aider à comprendre la dimension politique de la transmission mémorielle et donner des clés aux politiques publiques d’accompagnement à la mutation de la ville.



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