Michel-Pierre CHÉLINI, Pierre TILLY (dir.) Travail et entreprises en Europe du Nord-Ouest, XVIIe-XXe siècle. La dimension sociale au cœur de l’efficacité entrepreneuriale.

Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011, 278 pages. « Temps, espace et société ».

par Joël Michel  Du même auteur

Travail et entreprises en Europe  du Nord-ouest (XVIIIe-XXe siècle)  
Malgré
la variété des études de cas – une douzaine –, ce recueil offre un
ensemble cohérent : le thème de la gestion sociale reste central, et
surtout l’espace choisi, l’Europe du Nord-Ouest, lui donne une forte
unité. Prendre, ce qui est trop rare, ces terres classiques de
l’industrialisation comme cadre de référence est méritoire. Pratiquer le
comparatisme est plus difficile, et nombre de contributeurs reviennent
spontanément au cadre national français, belge ou allemand. Dans une
solide introduction, Michel-Pierre Chélini et Pierre Tilly brossent un
tableau d’ensemble incluant les principaux apports des différentes
contributions. Mais ils concluent que « les liens entre dimension sociale
des entreprises et efficacité entrepreneuriale, en longue période, n’ont
rien d’univoque ». Les variables qu’ils suggèrent de prendre en
considération sont susceptibles de trop de combinaisons pour dégager une
typologie autre que très abstraite. Pour rendre justice aux auteurs, il
nous faut donc survoler les contributions successives.

Une première partie est consacrée à la « gestion des ressources
humaines » – la formation de la classe ouvrière, aurait-on dit naguère.
Ainsi, Frédéric Ghesquière-Krajewski expose comment les tisseurs de lin
de la Flandre purent conserver leur indépendance jusqu’à ce que la crise
brutale de l’hiver 1845-1846 les oblige soit à émigrer vers la France
soit à passer au Verlagsystem et à être assujettis à des marchands
donneurs d’ordre. On n’est pas certain qu’il faille chercher, comme
l’auteur, une stratégie de « contrôle moral » dans cette entreprise de
discipline industrielle d’une main-d’œuvre à domicile. Aux antipodes de
ces prolétaires ruraux, Stéphane Palaude étudie l’aristocratie artisanale
plus qu’ouvrière des verriers dans quelques bourgades du nord de l’Aisne.
On sait combien l’industrie naissante eut du mal à recruter une
main-d’œuvre qualifiée, d’où le caractère déjà international du marché du
travail pour ces verriers rhénans et hennuyers, auxquels la transmission
familiale du savoir garantit l’exclusivité comme pour les précieux
mécaniciens anglais. En position de force, ils négocient leurs avantages
avec une compétence qui, effectivement, ressort d’un registre déjà très
moderne de « gestion des ressources humaines ». Autre aspect obligé de
cette gestion des ressources humaines, la politique sociale. Jessica Dos
Santos l’aborde sous l’angle original d’un « paternalisme de gauche », au
familistère de Guise de 1859 à 1968 : où il s’avère que les voies de
l’émancipation ouvrière peinent à se distinguer de celles du patronage.
Au-delà de l’idéal généreux du fondateur se dessine un cas assez
classique de fixation d’une main-d’œuvre dans une zone où le recrutement
est difficile, jusqu’à obtenir une impressionnante reproduction sociale.
L’exemple de Godin montre que le paternalisme, comme toute politique
sociale, doit s’entretenir, se réinventer même, au risque d’échouer : la
construction de logements s’arrête après 1890 et le recours à
l’extérieur – où rôde le parti communiste – tue l’esprit maison ; les
avantages que Godin avait institués comme un droit deviennent pour les
gérants des années 1920 un privilège, puis une charge qu’il s’agit de
limiter. La direction de Godin peine à transformer l’ « esprit
d’association » aux accents libérateurs en une culture d’entreprise plus
classique. La formation professionnelle enfin, que Pascal Raggi étudie
dans les mines de fer de Lorraine. Jusqu’aux années 1930, la formation se
fait sur le tas. Après 1945, les centres d’apprentissage prennent un
essor rapide et parviennent à suivre le rythme de la mécanisation et de
l’électrification des travaux miniers. Ils permettent aussi de
professionnaliser les fonctions d’agent de maîtrise. Mais l’expérience
est brève : l’apprentissage du métier de mineur disparaît en 1966. Dès
lors, les services de formation professionnelle des mines de fer de
Lorraine, fusionnés ensuite avec ceux de la sidérurgie, mènent plutôt une
politique de reconversion accompagnant la disparition du métier. On note
combien cette politique est chargée d’arrière-pensées sociales : les
velléités de formation de l’Union des industries et métiers de la
métallurgie après 1935 visent à former un groupe stable d’ouvriers
français, pour faire de la main-d’œuvre immigrée un simple volant
d’ajustement et après 1945, la formation dispensée par la chambre
syndicale des mines de fer a de tardifs relents paternalistes, puisque
certaines de ses activités visent à améliorer le climat social.

La seconde partie, consacrée aux recensements statistiques et aux
classifications professionnelles, suscite l’espoir chez l’historien
comparatiste. Il y lit surtout, dans la contribution de Rémy Deverny sur
les ouvriers de la chimie du Nord-Pas-de-Calais, de la Wallonie et de la
Rhénanie, la confirmation des dangers qu’il court : même pour la période
récente de 1960 à 1980, lacunes et incertitudes statistiques sont
paralysantes. On saura gré à Michel-Pierre Chélini d’affronter
directement les nomenclatures professionnelles en Allemagne et en France
depuis le XIXe siècle. Les fortes traditions statistiques de
ces deux pays, constate-t-il, ont résisté à la classification
internationale du BIT et même les tentatives d’harmonisation européenne
depuis le début des années 1960 n’ont guère eu d’effet. La statistique,
fruit de l’évolution économique, reste un instrument d’État, sur lequel
l’entreprise n’a pas son mot à dire. En Allemagne, la politique sociale
de Bismarck et le développement des conventions collectives conduisent à
produire des statistiques modernes de la population active dès le
recensement de 1895. Au Luxembourg voisin, présenté par Jean-Marie
Kreins, c’est, de même, la préparation de lois sociales qui détermine une
démarche statistique tardive. En France, il faut attendre le travail de
la commission nationale des salaires mise en place à la Libération pour
opérer un classement décisif, en fonction des fameuses « grilles ». Et
les progrès accomplis dans un cadre national ont aussi leur revers :
l’emploi systématique par l’INSEE des catégories socioprofessionnelles
facilite moins la comparaison internationale que les catégories plus
traditionnelles de la statistique allemande, même si celle, composite,
des Angestellte, les employés, garde son opacité. Face aux pièges
statistiques tout aussi nombreux qu’elle détaille dans les recensements
industriels belges de 1896 et de 1910, Suzy Pasleau n’hésite pas, pour sa
part, à se lancer dans un travail ambitieux de recomposition d’un code
socioprofessionnel adapté aux sources – en l’occurrence, celles de la
commune de Seraing. N’est-il de travail en profondeur que dans un cadre
monographique ? Non, nous affirme-t-elle. D’ailleurs la statistique belge
depuis 1993 reprend désormais la nomenclature  européenne des activités
économiques.

Plus classique, la troisième partie est consacrée aux relations sociales,
entre dialogue et contestation, et en réalité surtout à cette dernière.
On appréciera la place donnée à la Belgique, pour illustrer des tendances
bien connues dans d’autres pays. La contestation est un phénomène de
génération : celles de l’après-Première Guerre mondiale et des années
1960-1970, remettent en question le pouvoir dans l’entreprise. Étudiée
par Francine Bolle, l’extrême gauche syndicale en Belgique dans les
années 1920 est plus préoccupée de dénoncer la collaboration de classe
dans un pays qui vient de rompre avec le non-interventionnisme étatique,
que de définir un pouvoir ouvrier alternatif. L’auteur veut voir dans ces
velléités un prélude à la recherche de modèles alternatifs dans la
Belgique des années 1970. C’est justement le thème qu’aborde Pierre
Tilly. Les débats qui ont lieu en Belgique dans les années 1960 et 1970
sur la cogestion, la rentabilité économique et la rentabilité sociale
illustrent une interrogation générale en Europe sur la participation des
travailleurs à l’économie, à défaut de déboucher sur une réforme de
l’entreprise. De l’aveu de l’auteur, la question devient ensuite
marginale pour les interlocuteurs sociaux, préoccupés désormais de
responsabilité sociale. En revanche, s’affirme partout un modèle
réformiste renforcé par la loi. Analysant le discours des syndicats
français, Sylvain Schirmann souligne le contraste entre la remise en
cause du pouvoir dans l’entreprise dans les années post-68 et les lois
Auroux de 1982 qui contribuent grandement à faire prédominer une
solidarité de fait et un esprit d’entreprise. Enfin, deux contributions
intéressantes nous éclairent sur l’attitude des organisations sociales
face à la construction européenne. Selon Karl Lauschke et Jürgen Mittag,
le DGB et le syndicat des mineurs allemands, malgré des réticences
approuvent la création de la CECA quand le syndicat IG Metall, déjà très
engagé dans la cogestion, est plus critique. Cette première intégration
européenne, rappelle Laurent Warlouzet, signifie également la mise en
place d’une politique de la concurrence supranationale sur laquelle
patronats français et belge d’un côté, allemand et néerlandais de l’autre
divergent. On aborde ici à une autre dimension, passionnante et exigeante
pour l’historien, celle d’une Europe du Nord-Ouest dont l’unité
économique est achevée.

Joël Michel.



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