Michel Letté, Henry Le Chatelier (1850-1936), 2004

Letté (Michel), Henry Le Chatelier (1850-1936). Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, 259 pages. « Fondation Carnot ».

L’étude de Michel Letté sur Henry Le Chatelier se définit à la fois comme une biographie et comme un chapitre de l’histoire des sciences. Cette double orientation est pleinement justifiée par le sujet traité. H. Le Chatelier est en effet un savant qui a consacré sa vie à la définition puis à la promotion d’une branche particulière qu’il a fini, dans la dernière étape de sa carrière, par présenter comme la science, c’est-à-dire la science industrielle. L’auteur suit de plus un plan chronologique qui lui permet d’intégrer la démarche de son personnage dans un milieu socioprofessionnel bien défini : l’élite de la bourgeoisie parisienne qui fonde sa supériorité sur le mérite que lui confère une sélection rigoureuse à l’entrée puis au sein de la plus prestigieuse des grandes écoles de la République, Polytechnique et le corps des ingénieurs des Mines. Cela lui permet en outre de montrer comment cette carrière a conduit H. Le Chatelier à définir son système et à lui donner des caractères qui en font, selon lui, une science au même titre que la recherche fondamentale.

La principale qualité de ce travail est de démontrer, de façon convaincante, que ce qui apparaissait comme une contradiction dans l’œuvre et la personnalité de H. Le Chatelier : conservatisme scientifique et social de la part d’un homme qui a introduit la science dans l’organisation de la production industrielle en France, ce qui constituait un des facteurs essentiels de la seconde industrialisation, formait en réalité un ensemble cohérent. En effet H. Le Chatelier a fait de l’industrie le champ de la recherche scientifique dans la mesure où il ne croyait pas aux systèmes qui cherchaient à expliquer la nature des phénomènes chimiques (système atomique) et s’est désintéressé du domaine auquel les tenants de cette démarche se consacraient : la chimie organique. Aussi estimait-il que les inventions essentielles étaient chose faite. L’objectif de la science devait donc être de définir les lois répondant à ces dernières. L’industrie fournissait à la fois les sujets dont l’étude s’imposait étant donné l’état de la science et les besoins de la production industrielle. Il opposait cette recherche utile au progrès de la production, identifié à celui de la société, à l’invention orientée par les choix individuels des chercheurs qui reposaient sur des hypothèses et visaient à l’élaboration toujours aléatoire de systèmes dont l’utilité était incertaine. Pour H. Le Chatelier, la science industrielle seule était utile. De plus elle méritait tout autant que la recherche fondamentale la qualification de science, cela de par ses méthodes d’analyse systématique et de synthèse permettant l’élaboration de lois en termes mathématiques. Aussi tout au long de sa carrière s’est-il ingénié à introduire la recherche scientifique et ses méthodes comme moyen de diriger la production industrielle d’une part et la recherche et l’enseignement de la science industrielle dans l’université française (successivement à l’École des Mines, au Collège de France et à la Sorbonne) afin que celle-ci supplante la recherche fondamentale, seule prestigieuse dans ces institutions jusque-là.

C’est ailleurs que M. Letté place les contradictions de H. Le Chatelier. Il montre ainsi que la position cruciale attribuée par ce dernier à l’industrie dans la recherche scientifique n’a pas effacé l’opposition entre la démarche du savant et la stratégie de l’industriel. Cela se révèle lors de sa collaboration avec la société J. & A. Pavin Delafarge de 1897 à 1932. À cette occasion il a voulu imposer la direction de la science à la production industrielle en imposant les résultats obtenus en laboratoire, considérant que la rigueur de la méthode appliquée en garantissait la sûreté. Au contraire, le chef d’entreprise vise à obtenir des méthodes immédiatement exploitables en usine de façon à obtenir un retour rapide sur l’investissement consenti pour la recherche. Les lenteurs de la démarche scientifique et le hiatus entre ses résultats et la réalité de la production conduisent les industriels à ne conférer au laboratoire qu’un rôle de conseil subordonné à la politique de l’entreprise.

Enfin l’auteur met en lumière l’opposition entre le conservatisme social de Le Chatelier et sa conception de l’intérêt général. C’est en empruntant aux idées de l’ingénieur américain F. W. Taylor qu’il a achevé de donner à ses conceptions une dimension sociale. Ce faisant, il a donné du taylorisme une version très autoritaire, qui soumettait les exécutants dans l’atelier à l’autorité incontestable de l’ingénieur d’organisation dont les décisions, produits de la science, devaient s’imposer comme parfaitement objectives. Très conservateur en matière sociale, le savant a pu en revanche se trouver proche de conceptions progressistes par son idée du rôle de l’État, seul capable de mettre les acquis de la science industrielle ou taylorisme au service de l’intérêt général.

Cette étude de grande qualité reste cependant un peu faible en ce qui concerne les années 1920. M. Letté n’y fait pas montre de la même finesse d’analyse des rapports entre science industrielle, industrie et État que dans les années antérieures à la Première Guerre mondiale. Le rôle de Le Chatelier dans la tentative de l’État pour appliquer à la reconstitution de l’économie les méthodes qui avaient permis la victoire dans la guerre apparaît peu. De même l’influence du savant, certes indirecte (celle du mandarin qui sélectionne, place et soutient les disciples qu’il a contribué à former), dans la diffusion du taylorisme dans l’industrie française est sous-estimée. Pour finir on ne peut que regretter les fautes de français et d’orthographe qui déparent un livre de cette valeur.


Thème

Période

Pays