Michel Ionascu, Cheminots et cinéma…, 2001

Ionascu (Michel), Cheminots et cinéma. La représentation d’un groupe social dans le cinéma et l’audiovisuel français. Paris, L’Harmattan, 2001, 402 pages. « Champs visuels ».

par Emmanuelle Picard  Du même auteur

      Michel Cadé  Du même auteur

Tiré d’une thèse préparée sous la direction de Michèle Lagny et soutenue devant l’Université de Paris III, Cheminots et cinéma s’inscrit dans une double pratique, celle de Michel Ionascu, à la fois chercheur dans le domaine des représentations et cadre de la SNCF. Cette double casquette, comme il l’évoque lui-même dans son introduction, a été un incontestable atout, même s’il lui a fallu prendre du recul et de la distance pour éviter une empathie trop manifeste. Sa connaissance du métier a cependant constitué un solide garde-fou pour éviter de se laisser aller à la mystification dont toujours la représentation cinématographique est porteuse.

Ayant fait le choix d’étudier la représentation du groupe social des cheminots dans le cinéma et l’audiovisuel français, l’auteur a entrepris de visionner un vaste corpus, comprenant films d’entreprises, films syndicaux, courts et longs métrages documentaires ou de fiction, émissions télévisées : rien de ce qui a mis le cheminot français en scène ne lui a échappé.

On regrette un peu, au plan méthodologique, que ce corpus n’ait pas été plus justifié. Si l’imbrication actuelle entre télévision et cinéma de fiction autorise le rapprochement de ces deux médias, le rapport entre le cinéma d’entreprise et le cinéma de fiction eût mérité un développement d’importance. Il est vrai que Michel Ionascu a fait le choix d’une progression un peu inhabituelle en partant des archétypes dévoilés par le cinéma de fiction pour s’interroger sur la représentation donnée par le film d’entreprise, puis la télévision, les syndicats et les amateurs, et, ensuite seulement, s’interroger sur la réalité d’un groupe social, l’évolution de sa représentation, le rapport cinéma de fiction-documentaire, avant de revenir sur l’ensemble des éléments de la représentation dans sa double dimension sociale et historique. Le projet est séduisant, qui nous envoie d’abord à la figure le mythe pour ensuite en analyser les composantes, mais il a l’inconvénient de ne pas toujours éviter le déséquilibre, moins des parties que de leur intérêt, et de laisser quelquefois le lecteur un peu sur sa faim.

Mais ces remarques, d’ordre méthodologique, et qui tiennent sans doute aux difficultés de l’édition, ne doivent pas dissimuler que Cheminots et cinéma est un grand livre qui s’attaque à un secteur encore bien peu défriché de l’histoire des représentations dans le cinéma, celui des couches sociales populaires. Écrit de façon agréable, l’ouvrage de Michel Ionascu est d’abord nourri d’une parfaite maîtrise de son sujet. Son analyse du mythe Gabin, en ouverture, puis celle qu’il consacre à la construction du personnage du cheminot dans le cinéma et aux diverses modalités de son expression, du seigneur du rail, conducteur de locomotives, aux humbles auxiliaires, cantonniers ou lampistes, sont brillamment argumentées, avec une virtuosité qui toujours s’appuie sur une très fine connaissance des œuvres. De même, l’historien des représentations sera sensible à la maestria des analyses produites en fin d’ouvrage autour de l’influence exercée par le cinéma sur la mémoire collective, non seulement des spectateurs mais encore des cheminots spectateurs et les rapports que celle-ci entretient avec la réalité vécue du métier. Le retour sur la force de conviction du dispositif cinématographique, appliquée en l’occurrence aux cheminots, complète avec brio les analyses qu’en d’autres temps, et sur d’autres sujets, Marc Ferro a pu en faire. D’autres chapitres, comme ceux consacrés au cinéma d’entreprise, passionneront l’historien du cinéma, mais ne sont pas moins précieux pour l’historien des représentations qui pourra mesurer comment se construit une image idéale à travers la commande et comment elle se déconstruit peut être dans la spontanéité.

Par l’originalité du sujet et celle d’une réflexion autonome, inscrite cependant dans le courant d’analyse historique du film inauguré dans les années 1960 par Pierre Sorlin et Marc Ferro, par la gageure qu’a constituée la construction d’une série hétérogène, mais pas le moins du monde hétéroclite, Cheminots et cinéma est un ouvrage essentiel pour qui s’intéresse à l’histoire du mouvement social et pour qui prend l’analyse des images cinématographiques au sérieux.



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