Michel Dreyfus. Histoire de l’économie sociale. De la Grande Guerre à nos jours.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, 263 p.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Spécialiste de l’histoire de la mutualité et des assurances sociales, auteur d’une histoire du Crédit coopératif, membre du comité de lecture de la Revue des études coopératives, mutualistes et associatives (RECMA), Michel Dreyfus était l’un des historiens idoines pour cette histoire de l’économie sociale au XXe siècle. Le mouvement coopératif et mutualiste avant 1914 a été étudié par André Gueslin dans un ouvrage publié en 1987 qui a fait date ; il restait à écrire les évolutions les plus contemporaines. Ce sujet, mobilisé par la plupart des autres disciplines des sciences humaines et sociales, est fortement médiatisé, mais il reste mal connu historiquement.

L’approche s’articule en huit chapitres chronologiques, subdivisés en sections abordant les coopératives, les mutuelles et les associations, déclinées sous leurs diverses formes.

Le terme d’« économie sociale » naît en 1805 sous la plume de Chateaubriand. Il est repris tout au long du XIXe siècle par des penseurs de divers courants en réponse à la révolution industrielle et au libéralisme étatique. Les mutuelles, apparues à la veille de la Révolution, se développent à partir des années 1850 puis de la Charte de la Mutualité de 1898, qui les libère du contrôle gouvernemental et leur permet d’élargir leur champ d’action ; fortes en 1848 de 250 000 sociétaires, elles en comptent déjà 3,5 millions en 1914. Encouragé par l’État républicain, ce courant est influencé par le solidarisme, proche du Parti radical et de la franc-maçonnerie. Les coopératives se développent plutôt à partir des années 1880 et se déclinent en de multiples formes (rurales, de production, de consommation, bancaires, maritimes, de logement, etc.). Les associations enfin, qui émergent à partir des années 1840 sous forme dispersée (groupements revendicatifs, organisations charitables, puis également associations laïques), connaissent un tournant avec la loi de 1901 (leur nombre quadruple entre 1901 et 1914) ; certaines, très importantes numériquement, relèvent du champ politique, ainsi la Ligue des patriotes (1880), la Ligue de la patrie française (1898), la Ligue des droits de l’Homme (1898), la Ligue des femmes françaises (1901) ou la Ligue patriotique des Françaises (1914).

La Grande Guerre (chap. 2) induit des évolutions contrastées. Le fort interventionnisme étatique bénéficie principalement aux coopératives de consommation et au crédit populaire ; l’accroissement des besoins sociaux aux associations et au travail social naissant. De 1918 à l’arrivée de la crise économique (chap. 3), les coopératives de consommation connaissent leur « heure de gloire » (p. 74) : publication en 1921 du Manifeste coopératif (signé par Charles Gide, Marcel Mauss, Ernest Poisson, Paul Ramadier…), qui sert à lancer la Revue des études coopératives devenue en 1986 la RECMA. La mutualité connaît inversement des temps difficiles : affaiblie et désorganisée par la guerre, ayant perdu ses appuis politiques, confrontée à l’élargissement de la protection sociale obligatoire, sur la défensive face au projet des assurances sociales, elle connaît de surcroît jusqu’en 1925 une crise de direction ; elle se convertit toutefois progressivement, au fil des années 1920, à la protection sociale libre et volontaire. Les associations sont dans une situation plus contrastée, entre besoins sociaux résultant du conflit, intervention croissante de l’État dans le domaine social et débuts de la professionnalisation du service social.

De la dépression des années 1930 à la Seconde Guerre mondiale (chap. 4), la crise pèse assez peu sur la mutualité (qui accroît au contraire sa puissance en gérant les assurances sociales et en consolidant ses structures), sur les coopératives de production (marquées par une période d’anticommunisme et la création en 1937 de la Confédération générale des SCOP) et de consommation (qui entrent dans une lente période de mutation) ; elle malmène en revanche les coopératives agricoles et les banques populaires – la Banque des coopératives de France frôle notamment la faillite en 1934, tandis que les caisses du Crédit agricole connaissent d’importantes difficultés. En 1938, l’État crée la Caisse centrale de crédit coopératif (dite « 4C ») pour accorder aux coopératives de production et de consommation des crédits à moyen et long terme, et gérer rationnellement les prêts. Le monde caritatif apparaît centré sur les réponses sociales à la crise économique, tandis qu’apparaissent de nouvelles associations dans le sillage des Croix-de-Feu et du PCF ; que les mouvements catholiques de jeunesse spécialisée fleurissent (JOC, JAC, JEC…) ; côté laïque, que la mouvance du Parti radical, de la SFIO et du PCF commence à investir le secteur des loisirs (UFOLEP, UFOVAL, auberges de jeunesse, etc.).

Le régime de Vichy (chap. 5), très anticommuniste et antimaçonnique, provoque d’importantes recompositions. Le monde coopératif entre pour partie dans la collaboration, tandis que les associations sont largement décimées, ou instrumentalisées par l’État et sommées de se réorganiser face à la puissance du Secours national. La mutualité est relativement épargnée, soutenant jusqu’en 1943 le régime et la Charte du travail avant de faire marche arrière.

Aux belles heures de la planification et de la Sécurité sociale (1944-1969, chap. 6), les organisations d’économie sociale, reléguées au second plan des préoccupations étatiques, entrent dans un quart de siècle de « solitude » (p. 147). La « nébuleuse » associative investie dans le social s’organise, principalement dans l’UNIOPSS (Union nationale interfédérale des œuvres privées sanitaires et sociales, créé en 1947, de tropisme démocrate-chrétien). Les organisations laïques, très affaiblies à la Libération, se reconstruisent sur le terreau favorable des Trente glorieuses, des loisirs et de l’animation socioculturelle. La mutualité s’adapte à la Sécurité sociale en développant les assurances (MAIF, MACIF, MATMUT…), gagne la fonction publique (MGEN) et les entreprises. La coopération agricole se développe et se modernise ; les coopératives de production se renouvellent via les communautés de travail (ainsi Boimondau), conquièrent les secteurs de la pêche et du logement (Castors). Surtout, une considérable inflexion théorique s’amorce avec la création en 1958, par Henri Desroche et Claude Vienney, du Collège coopératif, qui induit un rééquilibrage au profit des coopératives de production et prône, pour la première fois depuis le début du siècle, un rapprochement entre coopératives, mutuelles et associations.

La période qui court de 1969 à 1991 concrétise ce rapprochement (chap. 7), scellant « le retour de l’économie sociale » (p. 177). Confrontées aux réformes bancaires de 1966-1967 et à un monde rural en déclin, les banques coopératives sont sommées de s’adapter ; d’où en 1969 la fusion de la BCAOP et de la « 4C » en Banque française de crédit coopératif, ou les efforts faits par le Crédit mutuel pour développer ses agences régionales et départementales et diversifier ses activités. Dans un contexte de difficultés nouvelles de la Sécurité sociale, de prise en compte de « l’inadaptation » et de « l’exclusion », et d’intérêt politique croissant pour la vie associative, les associations du secteur sanitaire et social ne cessent de croître. Coopérateurs et mutualistes, bien que restés à l’arrière-plan durant les événements, sont influencés par les idées de Mai 68 (démocratie, fédéralisme, régionalisation, autogestion). Les coopératives de consommation entrent en crise suite aux évolutions du secteur de la distribution, les coopératives de commerçants commencent à se doter de leurs propres enseignes (voir en 1973 ce qui deviendra en 1986 « SystM U »). Les mutuelles sont confrontées à l’arrivée des compagnies d’assurances à but lucratif dans le champ des complémentaires santé. Surtout, l’économie sociale, inexistante dans sa globalité depuis les années 1900 en raison de son éclatement, renaît sur fond de renouveau intellectuel au sein du mouvement coopératif, de rapprochement entre coopération et mutualité, et de glissement du monde associatif vers la Deuxième gauche. Elle commence aussi à s’organiser à l’échelle européenne. En 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir scelle sa reconnaissance, largement à l’initiative de Michel Rocard : création en 1981 de la Délégation interministérielle à l’économie sociale (DIES), du Conseil supérieur de l’économie sociale et de la Fonda ; en 1982 de l’Association pour le développement de la documentation sur l’économie sociale (ADDES) ; en 1983 du Conseil national de la vie associative (devenu en 2001 Haut conseil à la vie associative), d’un secrétariat d’État à l’économie sociale et première loi relative à l’économie sociale ; en 1984 de la Fondation du Crédit coopératif ; etc.

Depuis le début des années 1990 enfin (chap. 8) s’ouvre l’ère de « l’économie sociale et solidaire » comme concept unificateur de deux tendances. Si l’économie solidaire, apparue dans les années 1980, a bien des proximités avec l’économie sociale (à commencer par le même triple terreau des coopératives, mutuelles et associations), elle naît un siècle plus tard et dans un tout autre contexte – celui du déclin du communisme et de la montée du néolibéralisme, du chômage de masse et de la précarisation du travail, des préoccupations écologiques. Elle y répond par la finance solidaire et le microcrédit (NEF, CIGALES, France Active, ADIE…), l’insertion par l’activité économique et le commerce équitable, les énergies renouvelables et les produits biologiques, l’accent mis sur le lien social. Le mouvement de concentration se poursuit du côté des mutuelles (4 500 vers 1990, moins de 500 aujourd’hui), dans un contexte de financiarisation de la protection sociale et donc de concurrence accrue. Face à l’ampleur des besoins sociaux et au désinvestissement de l’État de certains secteurs, les associations jouent un rôle croissant, dont témoignent leur nombre exponentiel et leur poids désormais considérable. Les fondations, impulsées par la loi de 1987 sur le mécénat, font leur entrée comme quatrième composante du mouvement. En 2011, l’économie sociale et solidaire représentait 12 % du PIB et 10 % des emplois en France, soit 2,3 millions de salariés dans 215 000 établissements.

Ce beau travail de synthèse, que nombre d’acteurs de l’économie sociale attendaient depuis plusieurs années, comble un réel vide historiographique. Il témoigne aussi d’une revitalisation du thème, à l’heure où Timothée Duverger vient lui aussi de faire paraître une « histoire de l’économie sociale et solidaire », issue d’une thèse soutenue en 2015, d’approche très différente et portant sur l’après-1968. Parfaitement clair et documenté sur les coopératives et les mutuelles, dont l’auteur est un fin spécialiste, l’ouvrage est en revanche parfois plus faible sur les associations (dont la connaissance historique est encore il est vrai aussi lacunaire qu’éclatée, mais les travaux de Maurice Agulhon auraient pu par exemple être mobilisés) et quasi muet sur les fondations (certes récentes dans le paysage français). D’autant que l’auteur a choisi de peu recourir aux travaux des sociologues et politistes, pourtant passés maîtres sur ces sujets. Se pose en outre le vaste problème historiographique, qui n’est qu’incidemment évoqué au détour d’une page, de la non-coïncidence entre champ associatif (depuis plusieurs décennies dominé en France par les associations sportives, culturelles et de loisirs) et économie sociale. Seule une fraction en relève en effet, mais laquelle ? 15 % correspondant au secteur « réparateur » du sanitaire et du social, comme mentionné page 224 ? Mais dans ce cas, pourquoi avoir antérieurement évoqué la Ligue des patriotes, la Ligue de la patrie française, l’action catholique spécialisée ou le développement des loisirs ? Une autre question est celle de la création/restauration de lien social, fondamental dans les associations, mais que le prisme de l’économie sociale empêche d’aborder pleinement. Ajouté à la considérable inventivité de l’économie solidaire ces dernières années, il nous semble ainsi discutable – en tout cas bien des associations le discuteraient-elles – qu’« il ne s’agisse plus de bâtir un modèle de société différent mais de remédier aux maux de celle qui est la nôtre aujourd’hui » (p. 209).

Axelle Brodiez-Dolino



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