Michel Dreyfus et al. (dir.), La naissance de Force ouvrière. Autour de Robert Bothereau

Dreyfus (Michel), Gautron (Gérard), Robert (Jean-Louis), sous la direction de, La naissance de Force ouvrière. Autour de Robert Bothereau. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, 266 pages.

par René Mouriaux  Du même auteur

Encore un colloque universitaire. Une fois de plus, le préjugé induit en erreur. Non seulement les contributions présentées en octobre 2001 par des chercheurs et des militants ont été retravaillées pour aboutir à un livre mais ce dernier, solidement construit en quatre parties, apporte plus que des éclaircissements ponctuels. Il introduit de manière stimulante à la compréhension des spécificités de Force ouvrière, jusque dans le maintien occasionnel d’un discours anticégétiste des années 1950.

Le premier volet est consacré à la formation de Robert Bothereau et à son environnement. Jean-Marie Flonneau retrace la carrière du jeune confédéré dans le Loiret de 1920 à 1932. Claude Pennetier prolonge l’analyse en évoquant les racines protestantes du protégé de Léon Jouhaux, son accession au bureau confédéral, son engagement dans le planisme, ses réticences à l’égard de la réunification de 1936 (la lettre à Roger Bertrand, citée p. 155, aurait pu être rappelée avec la proclamation de son caractère inévitable). La participation à la Résistance et à la signature des accords du Perreux, le caractère « harmonisateur », la culture et les options politiques de Robert Bothereau expliquent largement son accession au poste de secrétaire général de Force ouvrière en 1948. Denis Lefebvre étudie les relations existant entre Force ouvrière et la SFIO, fortes au moment de la scission et distendues par la suite. La stratégie de distanciation à l’égard du couple CGT-PCF rend plus difficiles à saisir les échanges entre le parti socialiste et le syndicat de l’avenue du Maine. Comme le rappellent Alain Bergounioux et Gérard Grunberg dans Le long remords du pouvoir (Fayard, 1992), chaque semaine « Robert Bothereau et Guy Mollet avaient l’habitude de confronter leurs analyses » (p. 191). Sur la question algérienne, le secrétaire général de FO a manifesté à la fois clairvoyance, courage et distanciation de la politique conduite par le président du conseil socialiste. Colette Chambelland présente à la fin de cette première section les minorités à la naissance de FO, anarcho-syndicalistes, trotskystes. La nouvelle centrale n’a pas réussi à rassembler tous les partisans de l’indépendance syndicale puisque la CNT existe de manière séparée. Au terme de la lecture de cette première partie perce un regret : les solidarités suscitées par l’appartenance à la Franc-maçonnerie ne sont pas interrogées comme elles l’ont été par Jean-Paul Martin pour la FEN dans La forteresse enseignante (Fayard, 1985).

Le second temps de l’investigation porte sur la sociologie des militants avec quatre contributions. La première, due à Michel Dreyfus, s’intéresse aux dirigeants des unions départementales, aguerris, résistants, à dominante socialiste et masculine. Plus loin, Michel Pigenet revient sur « les préfets de la CGT » et la douzaine d’UD que « récupère » FO lors de la scission. Il est d’ailleurs dommage de n’avoir pas une carte de l’implantation majoritaire de FO et en vis-à-vis, celle du vote aux élections de la Sécurité sociale du 8 juin 1950. Jean-Yves Sabot met en évidence la faiblesse de la Fédération des métaux et son décollage à partir de 1956 en raison de son engagement européen et de ses pratiques conventionnelles. Marie-Louise Goergen procède à une radiographie des dirigeants de la Fédération des cheminots, jeunes, stables, parfois cumulards de fonctions, principalement issus des bureaux. La contribution de Jeanne Siwek-Pouydesseau, consacrée aux cols blancs, condense ses recherches antérieures de manière précise et fine. Il est dommage que le maintien de la Fédération du Livre à la CGT et le passage de la FEN dans l’autonomie ne soient pas interrogés dans cette seconde section.

Quatre rapports traitent directement de la scission. Gilles Morin aborde la question de l’épuration syndicale qui favorise les desseins des unitaires, mais aussi ceux des confédérés, assez pertinente en dépit de sévérités parfois excessives et d’oublis étonnants. Gérard Gautron analyse la triple légitimité de Robert Bothereau, confédéré historique, résistant, animateur du courant Force ouvrière. La position centrale qu’il occupe se traduit par une implication puissante dans la scission et la création de FO, ce que son accession au secrétariat général ne fait qu’entériner. L’auteur impute les responsabilités de la cassure aux seuls unitaires, bafouant les statuts par leur recours au référendum dans les grèves de 1947 et la constitution d’un comité national de grève. « Si le plan Marshall a joué un rôle dans la scission, il nous semble que c’est de façon indirecte » (p. 165). Les unitaires ont acquis la conviction que sous l’influence des Américains et des socialistes conseillés par Léon Blum, les confédérés sont acquis à la rupture. Leur stratégie consiste donc à acculer l’adversaire à la faute et à engranger les bénéfices de l’opération. Sur la base des archives CGT du Secrétariat général, Michel Pigenet étudie la correspondance échangée entre Paris et les UD qui manifeste les diversités territoriales, la similitude du processus de divorce et les usages de la polémique anti Force ouvrière. Le coût de la scission fut plus élevé que prévu et l’autocritique lente à être entreprise. A-t-elle jamais été vraiment conduite ? Jean-Louis Robert revient sur l’historiographie de Force ouvrière qui met en perspective les trois schismes de 1921, 1939, 1947 sans parvenir à supprimer toute nostalgie envers 1936. Enfin, l’ouvrage s’achève par l’approche des mandatures de Robert Bothereau sous deux angles, la politique internationale et les relations avec la CFTC. Sur la base d’un mémoire soutenu à Paris I, Hélène Roussel s’attache aux Forces ouvrières syndicalistes européennes (FOSE) favorables au rapprochement franco-allemand dont l’influence réelle sur la CGT-FO bute sur des réticences portant sur le contenu social de la construction et les contours géographiques du projet. Jean-Marie Pernot consacre son travail aux relations internationales de la CGT-FO et situe finement le rôle du Plan Marshall dans l’opposition entre confédérés et unitaires. Options internationales et nationales sont imbriquées dans la conjoncture du second après-guerre. La liaison privilégiée avec l’AFL-CIO n’entraîne pas une « américanisation de Force ouvrière ». Elle n’empêchera pas des divergences aiguës sur la décolonisation. Frank Georgi questionne « l’impossible mariage » entre la CFTC et FO souhaité par des syndicalistes américains et des minoritaires des deux centrales. Les rendez-vous manqués le sont en raison de désaccords tactiques qui reposent sur des options contraires et finalement des cultures incompatibles.

Depuis les travaux d’Alain Bergounioux, la recherche sur la CGT-FO avait été quelque peu abandonnée. Le volume des Presses universitaires de Rennes ouvre à nouveau le chantier. Les transformations intervenues dans le monde avec la disparition de l’URSS appellent une réinterrogation d’un passé pour partie mort et encore présent. L’évolution que la centrale a connue avec le secrétariat de Marc Blondel réclame une analyse approfondie qui requiert la compréhension des raisons d’être de Force ouvrière.



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