Michel Dobry (dir.), Le mythe de l’allergie française au fascisme. Paris, Albin Michel, 2003

Dobry (Michel), sous la direction de, Le mythe de l’allergie française au fascisme. Paris, Albin Michel, 2003, 463 pages.

par Antoine Prost   Du même auteur

Cet ouvrage collectif n’est pas homogène. M. Dobry, le signale lui-même en avant-propos. Deux contributions notamment ignorent sa ligne directrice. D’abord celle de Robert Paxton sur les cinq phases du fascisme, que Dobry discute (61 sq.). Cette analyse du fascisme comme processus dans un cadre comparatif, surmonte bien des difficultés méthodologiques. Je ne m’y attarderai pas, car Paxton vient de la développer plus largement dans son dernier livre. Celle de Gisèle Sapiro ensuite, particulièrement convaincante, qui propose une typologie des écrivains fascistes en distinguant les notables, les esthètes, les polémistes et une avant-garde réduite à Céline.

Ni l’un ni l’autre de ces auteurs ne s’inscrit dans la polémique, ouverte ou feutrée, qui est l’axe du livre. Cette polémique a une cible : René Rémond – La Droite en France, Aubier, 1954 –, et tous les historiens qui s’en réclament. Y a-t-il plus bel hommage involontaire ? Combien d’universitaires aimeraient que leurs livres soient encore discutés cinquante ans après leur première publication ! De fait, c’était un grand livre, et qui a marqué : dans la grisaille d’une histoire politique événementielle fastidieuse, voici que soufflait le vent de l’intelligence. Qu’il ait eu plus d’influence que Pouthas ou Beaumont, qui s’en étonnera ? Et qui s’en attristera ? De là à construire une « école immunitaire » qui englobe pratiquement tous les historiens francophones du domaine, en faisant fi des différences entre Berstein, Milza, Winock, Burrin et quelques autres, et en minimisant l’évolution de leurs positions au fil de décennies de débats, il y a un pas contestable. Nous sommes en fait au cœur d’une lutte pour le classement et la conquête de la légitimité dans le champ académique. Dobry dénonce fort bien cette logique classificatoire quand elle s’applique à la construction du concept de fascisme, mais il met en œuvre exactement la même logique pour construire la « thèse immunitaire ». Son argumentation irrite par son ton tranchant et condescendant. Mais on peut être arrogant et avoir raison.

Passons donc sur cette posture reprise de Bourdieu et voyons l’argument. S’il s’agit de dire que la France n’était pas, « par nature », « immunisée » contre le fascisme, Dobry enfonce une porte ouverte : en histoire, il n’y a pas d’ « essences immuables ». Il ne croit tout de même pas Berstein assez stupide pour le penser, même si celui-ci a bien utilisé le terme « allergie » dans un titre d’article. Quand Berstein parle de « culture politique », il n’évoque pas un donné génétique, mais le résultat d’un travail politique qui se poursuit. En fait, la contestation de Dobry est double : d’une part, les historiens français ont tort de nier la force du fascisme en France dans les années trente ; d’autre part, toute classification est réductrice ou trompeuse. Ce procès de l’approche classificatrice qui trace des frontières autour d’essences est repris par Brian Jenkins à propos de l’Action française, et par Annie Collowald à propos du Front national. Le premier conteste que l’AF ait été en perte d’influence dans les années trente : si son influence comme ligue décline, son influence intellectuelle, idéologique et culturelle reste très forte. La seconde prend pour cible le même groupe d’historiens en critiquant les implicites du concept de « national-populisme » par lequel ils caractérisent le FN. L’exercice est brillant, mais toute autre étiquette connaîtrait le même sort. Mieux vaut donc ne pas classer. C’est d’ailleurs la conclusion de Dobry, pour qui la question de la bonne étiquette n’est ni la seule ni la principale question de recherche (p. 67). On pourrait acquiescer. Mais si la question est secondaire, pourquoi s’acharner contre la « thèse immunitaire » ? Résumée à l’essentiel, la thèse de Dobry est la suivante : « la classification de mes adversaires est mauvaise ; de toute façon, ils ont tort de classer ». Le second argument mine évidemment le premier. Et comment analyser une situation historique sans la caractériser, c’est-à-dire sans classer, par un processus itératif de confrontation des ressemblances et des différences ? Du point de vue de l’histoire sociale, qui est ici le nôtre, ce n’est pas le classement qui est illégitime, c’est la réduction du fascisme à une idéologie indépendante des hommes et des groupes qui la portent, ou à des luttes de classement dans le champ politique. Si le fascisme n’a pas triomphé en France, ce n’est pas parce qu’il ne le pouvait pas, en vertu d’on ne sait quelle « essence imaginaire », comme Dobry feint de croire que le soutiennent les tenants de la « thèse immunitaire », mais parce qu’il a été combattu efficacement par des groupes très divers. Il y a eu une dynamique de droite qui pouvait déboucher sur un fascisme, et une dynamique anti-fasciste, qui a elle-même obligé des mouvements comme les Croix de Feu, à des repositionnements « démocratiques » dont la « sincérité » est une question futile.

Cette perspective dynamique n’est pas absente du livre. Dans son étude de la réception du fascisme italien, Bruno Goyet montre par exemple que, pour s’implanter, le fascisme avait besoin d’une situation charismatique, « où le fonctionnement rationnel-légal des institutions n’est pas reconnu par une grande partie de la société comme capable d’incarner et d’assurer son devenir collectif » (p. 99). Or, à la fin des années vingt, le gouvernement maîtrise parfaitement la rue. Goyet a raison d’introduire le rôle de l’État dans cette dynamique. Il retrouve l’argument de Paxton expliquant l’échec des chemises vertes par l’efficacité de la gendarmerie pour mettre fin aux grèves d’ouvriers agricoles. Didier Leschi veut démontrer que les Croix de feu étaient « parfaitement insérés dans la sociabilité des anciens combattants ». Je croyais avoir prouvé le contraire, mais mes conclusions qu’il cite fort honnêtement sont pour lui des « appréciations ». C’est pourtant un fait que les Croix de Feu se tiennent en-dehors de la Confédération qui réunit trois millions d’anciens combattant. Pour plaider néanmoins leur parfaite insertion, il invoque les parrainages militaires illustres qu’ils ont reçus. C’est à peu près comme si l’on citait des patronages d’évêques pour soutenir que les professeurs du privé sont parfaitement insérés dans le milieu enseignant. L’antimilitarisme des anciens combattants et leur refus du style des officiers d’active sont avérés. Quant à la légitimité combattante qui aurait prévalu sur la légitimité parlementaire au lendemain du 6 février 1934, ou bien Leschi parle des Croix de Feu, ce qui nous ramène au point précédent, ou bien il parle de l’important cortège de l’UNC parisienne, qui ne s’est pas dirigé vers le Palais-Bourbon et dont le meneur, proche des Croix de Feu finit par démissionner de la présidence nationale de l’UNC, ce qui est fâcheux pour le détenteur d’une légitimité. L’amusant, dans l’histoire, est que Leschi reprend en fait une analyse initialement proposée par René Rémond, et que ma thèse avait contredite. Mais comme l’axe du livre est TCRR – Tous Contre René Rémond –, Leschi s’abstient évidemment de se placer sous ce patronage et même de donner la référence de cet article.

Deux autres contributions sont consacrées au Front national dont celle déjà citée d’A. Collowald. Violaine Roussel analyse pour sa part avec beaucoup de finesse les divers modes de construction de leur identité par des militants soucieux de reconstituer des trajectoires « qui se tiennent », de se protéger des regards hostiles tout en retournant éventuellement le stigmate accolé à l’étiquette Front National. L’ouvrage se clôt sur un article où Zeev Sternhell reprend l’essentiel de ses thèses. La pugnacité de pionnier avec laquelle il a pourfendu l’école immunitaire ne signifie pas que les auteurs du livre l’approuvent en tous points car il ne s’est pas arraché à la logique classificatoire. Le reproche ne me paraît pas fondé ici. Sternhell développe longuement l’opposition aux Lumières de l’historicisme allemand et de la pensée réactionnaire française. Si l’on peut critiquer cette fresque éloquente, c’est justement en raison de son caractère trop général : les différences internes, qui permettent les jeux d’opposition et d’alliance dont l’histoire est tissée, ne peuvent apparaître à un niveau aussi fondamental. Un minimum de distinction aurait été éclairant.

On le voit, tout n’est pas sans intérêt dans cet ouvrage polémique. Reste qu’il ne fait guère avancer la compréhension du fascisme ou du non fascisme français. C’est bien beau de démolir l’œuvre de toute une série d’historiens et d’affirmer qu’il « n’y a pas grand-chose à sauver de la thèse immunitaire » (p. 56). Mais il faut faire mieux, et remplacer ce qu’on détruit. À quand une histoire de la droite autoritaire ou du fascisme – et d’ailleurs quel terme utiliser ? – signée de Michel Dobry ?


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