Michel Cordillot, Utopistes et exilés du nouveau monde. Des Français aux États-Unis, de 1848 à la Commune

Paris, Vendémiaire, 2013, 379 p.

par Vincent Robert  Du même auteur

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Ce livre retrace une histoire oubliée et pourtant passionnante, celle des émigrés français aux États-Unis, de la révolution de février 1848 aux lendemains de la Commune. C’est le couronnement d’un travail mené par Michel Cordillot depuis de longues années, sur un sujet qui n’intéressait guère les historiens américains, vu le peu d’importance numérique de l’immigration française ou plus largement francophone dans la société d’accueil, et qui n’était que très mal connu des historiens français, à part les déboires des fondateurs de communautés utopiques, de Cabet et de ses icariens, de Considerant et des adeptes des idées de Fourier. Il était donc facile de considérer que tout ceci ne présentait qu’un intérêt assez marginal. Or, c’est tout le contraire.

Au départ, il y eut, on le sait, le travail de bénédictin qu’a constitué le rassemblement des fiches biographiques du dictionnaire La sociale en Amérique, sur plusieurs milliers d’émigrés la plupart fort obscurs (pour la période qui nous occupe ici, les grands noms, si l’on peut dire, à part les deux chefs d’école déjà mentionnés et Clemenceau brièvement croisé, sont ceux de Claude Pelletier ex-député montagnard du Rhône, du prophète libertaire Joseph Déjacque, du général Cluseret dont le rôle dans la Commune a été pour le moins controversé, et de Jules Leroux, le frère de Pierre…) qui plus est non pas concentrés à New-York et à la Nouvelle-Orléans, mais pour partie éparpillés dans les immensités américaines, des grandes plaines à la Californie. Ces anonymes sont des politiques, républicains ou socialistes, qui ont choisi comme refuge la République américaine pour les valeurs d’égalité civique et de liberté qu’elle incarne, et qui n’ont pas pleine conscience en arrivant de la tâche ineffaçable que constitue « l’institution spéciale » des Etats du sud. Disons tout de suite qu’ils n’hésitèrent pas et s’engagèrent clairement dans le camp abolitionniste, puis le moment venu dans les rangs de l’armée fédérale.

Rappelons quelques enseignements de ce livre minutieux, mais jamais ennuyeux. D’abord, tout ce qu’il nous permet de comprendre sur le destin des communautés utopiques, icariennes ou fouriéristes ; pour les historiens français, l’échec rapide de Considerant ou la mort de Cabet sont en général considérées comme l’aboutissement, pensé comme inéluctable, des rêves du socialisme utopique. Faute d’une approche plus américaine et moins doctrinale, on ne comprend pas bien les circonstances des échecs, qui tiennent évidemment à la personnalité des fondateurs, mais aussi, ce qui est moins souvent dit aux attentes des colons et, enfin, peut-être surtout au contexte proprement américain, voire local. Ainsi l’échec de Réunion était-il certes dû partiellement à l’incapacité gestionnaire de Considerant, mais aussi au changement brutal de la situation politique : les projets élaborés en plein essor du fouriérisme américain se concrétisent au moment où celui-ci entre en crise et où se profile au Texas une réaction nativiste très hostile à l’implantation de telles colonies… à l’inverse, après la mort de Cabet, la colonie agricole fondée à Corning par ses disciples dissidents connut un succès paradoxal lié au changement de la conjoncture économique dès le début de la guerre de Sécession ; elle dura encore une bonne trentaine d’années, en s’offrant d’ailleurs le luxe de scissions supplémentaires. Et surtout, on oublie que la dispersion des grands espoirs ne signifie pas la disparition des individus, des noyaux utopiques, et dont la fidélité aux idéaux peut permettre une résurgence tardive et inattendue. Combien d’anciens icariens, et aussi de fouriéristes, dans les rangs de l’Internationale, dont les effectifs aux États-Unis sont pour un tiers francophones ! Et inversement, le rêve d’une communauté agraire met bien du temps à s’effacer puisque face à l’essoufflement de l’Internationale sur le continent américain, nombre de militants de ses sections françaises envisagent de revivifier les colonies agricoles, la dernière, Icaria-Speranza, datant de 1883.

Totalement neuf, ce que Michel Cordillot nous apprend sur les exilés républicains, en majorité démocrates-socialistes pendant le second Empire. En s’appuyant notamment sur les travaux de Charles Clerc, il nous retrace l’histoire de la Société de la république universelle, active dans les années 1853-56, qui réunissait sans exclusive républicains et socialistes ; puis le relais pris par la bien plus radicale Association internationale, fondée à Londres dans l’été 1856, implantée avec succès aux États-Unis un an et demi plus tard par Pelletier et Déjacque… Après les longues années de la guerre civile, où les enjeux proprement américains prirent évidemment le dessus, il montre les circonstances de la naissance de l’Union républicaine de langue française à la fin 1868, quand à des degrés divers se conjuguent la volonté d’appuyer le courant radical en politique intérieure américaine, l’espoir d’un effondrement imminent de l’Empire et les perspectives ouvertes par l’essor de l’A.I.T. à chaque instant, Michel Cordillot est attentif aux formes sous lesquelles se manifeste l’activité de ces organisations, pour ce qu’elles nous laissent entrevoir de la nature de leurs réseaux : funérailles ou processions, meetings et banquets où l’on célèbre des anniversaires ou des héros, campagnes d’opinion orchestrées par les indispensables journaux, totalement libres puisqu’on est en Amérique. Il nous rappelle surtout que si l’on veut comprendre ce qui se produit, il faut entrelacer les conjonctures et les perspectives, et ne pas oublier les divers modes d’inscription des francophones dans la société américaine : car si, à la différence des autres proscriptions, et particulièrement londonienne récemment étudiée par Sylvie Aprile1, ce n’est pas du tout une histoire désespérante, choc d’égos démesurés amplifiés par les sept plaies de l’exil définies par Étienne Arago, c’est certainement parce que ni leurs origines sociales, ni leurs choix politiques ne coupent les militants obscurs et infatigables dont on suit les destins de l’immigration française aux États-Unis (et même des autres immigrés, le lien avec les Allemands étant presque jusqu’au bout spécialement étroit) : les uns et les autres vivent absolument dans le même monde, sous les auspices de deux républiques entre lesquelles on peut aller et venir sans se renier, bien au contraire, et sans que ce soit non plus la marque d’un échec personnel…

La dernière partie du livre, qui reprend des travaux plus anciens de l’auteur, est consacrée aux dynamiques sections de langue française de l’A.I.T. nées à partir du début 1870 dans le giron de l’U. R. L. F. Michel Cordillot insiste d’abord sur la large solidarité qui s’affiche aux États-Unis avec la cause de la république française après Sedan, solidarité qui se prolonge presque naturellement chez la plupart des militants par le soutien à la Commune, puis l’accueil des réfugiés. Mais c’est là que quelque chose se brise avec l’opinion américaine, très mal informée des événements parisiens par des journaux infiniment plus partiaux que les titres britanniques et reproduisant sans vergogne la vision versaillaise. Le vigoureux développement de l’A.I.T. aux États-Unis, spécialement celui de ses nombreuses sections francophones, se produisit donc à contre-courant de l’évolution de la société américaine, qui prenait alors et pour longtemps un virage conservateur. Ajoutons que le prestige et l’autorité acquis dans les sections françaises par les blanquistes réfugiés ne prédisposait sans doute guère celles-ci à jouer un rôle médiateur actif dans les débats qui divisèrent le mouvement ouvrier américain. Dès lors, quand l’Internationale entre en crise aux États-Unis, les militants d’origine française s’effacent avec elle en un « inexorable déclin ».

Échecs sur toute la ligne, donc ? Les principaux intéressés n’en auraient pas forcément convenu : tout ce qu’ils ont fait collectivement n’a pas été inutile, loin de là. Et les trajectoires individuelles mettent en évidence de véritables réussites sociales sans reniement, ainsi ces colons de Réunion métamorphosés en notables de Dallas ou un Claude Pelletier devenu industriel new-yorkais millionnaire mais toujours fidèle à la cause du socialisme. Elles montrent aussi la pluralité des formes d’engagement, entre lesquelles nous aurions tort de distinguer trop nettement celles qui seraient modernes de celles qu’on serait tenté de juger irrémédiablement utopiques. En définitive, ce que met surtout en évidence ce beau livre, c’est ce que la micro-histoire peut apporter à la macro-histoire : c’est le thème de la conclusion, qui vient synthétiser de nombreux développements antérieurs. Dynamiques multiples, parfois contradictoires des événements ; horizons culturels et attentes souvent comparables, mais se développant à des rythmes inégaux de part et d’autre de l’Atlantique ; contextes locaux spécifiques (Saint Louis, La Nouvelle Orléans, San Francisco…) ou paradoxalement comparables (avant comme après la Commune, des ouvriers ultra-qualifiés de la fabrique parisienne étaient-ils si dépaysés dans le tissu industriel new-yorkais ?) : Michel Cordillot nous a démontré brillamment que c’est de tout cela qu’il faut jouer si l’on veut vraiment comprendre le mouvement social, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique.


Vincent Robert

1. S. APRILE, Le siècle des exilés : bannis et proscrits de 1789 à la Commune, Paris, CNRS Éditions, 2010.


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