Michel Christian, Camarades ou apparatchiks ? Les communistes en RDA et en Tchécoslovaquie.

Paris, PUF, 2016, 398 pages.

par Alain Blum  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Cet ouvrage se veut une histoire sociale du communisme à l’Est, ou plutôt des partis communistes. Il s’intéresse à la constitution de ces partis d’un point de vue social et générationnel dans deux pays du « bloc de l’Est », la RDA et la Tchécoslovaquie. L’étude porte donc sur le SED, Parti socialiste unifié de RDA, et le PCT, Parti communiste tchécoslovaque – le sigle allemand étant utilisé dans l’ouvrage pour la RDA et le sigle francisé pour la Tchécoslovaquie. L’un des grands intérêts de cet ouvrage est de comparer deux partis, permettant de mettre à jour leurs spécificités, l’importance des contextes historiques et sociaux respectifs, etc.

Ce travail est fondé sur une étude extensive des rapports produit par les diverses instances des deux partis, surtout au niveau local. À partir de descriptions statistiques et de l’étude des injonctions normatives ou des déclarations reproduites dans les procès-verbaux des réunions de cellule, il suit les transformations associées à l’extension des partis dans les deux pays. Il cherche, par cette comparaison de la RDA et de la Tchécoslovaquie, à montrer l’hétérogénéité des parcours dans des cadres sociaux et politiques bien différents. Le choix est judicieux, le travail d’archives important, supposant un lourd investissement linguistique et historiographique, l’auteur croisant références tchèques, allemandes, anglaises, américaines et françaises.

L’ouvrage est divisé en quatre parties, chronologiques et thématiques. La première, « Du parti d’opposition au parti d’État » étudie la constitution de ces partis qui s’emparent du pouvoir entre 1945 et le début des années 1950. Elle montre comment ils se sont constitués par élimination et intégration successive, comment ils sont devenus des partis de masse, soumis à une rotation permanente des membres avant de se stabiliser. La deuxième partie, « Les années 1950 et la “construction du socialisme” », traite de la classique bureaucratisation d’un parti au pouvoir, une fois une certaine stabilité acquise. Ce phénomène avait été étudié en profondeur par Marc Ferro dans Des Soviets au communisme bureaucratique, curieusement non cité. De façon générale, on s’étonne du peu de références bibliographiques sur la construction du parti et de la bureaucratie en URSS, tant dans la période de formation qu’après la guerre ou après la mort de Staline, alors que, bien entendu, le modèle est évoqué et présent. Il est vu ici, en particulier, au sein de l’entreprise socialiste, à travers l’analyse de la façon dont s’articulent transformations institutionnelles et rapports sociaux en son sein. Dans une troisième partie, « Les années 1960 : stabilisation et/ou réforme ? » Michel Christian montre une forme de convergence sociale et politique du SED et du PCT conduisant à une transformation analogue de la structure sociale et à une stabilisation, malgré un renouvellement générationnel. Cependant, l’éclatement de 1968 en Tchécoslovaquie montre les fortes divergences existant entre ces deux partis, et un encadrement beaucoup plus fort du SED par son appareil, divergences qui se prolongent fortement au-delà. Ces divergences n’apparaissaient cependant guère dans les sources de ce travail, avant que 1968 n’éclate. Il aurait été intéressant d’analyser pourquoi l’étude des sources produites par le parti ne permettait pas d’anticiper ces ruptures. Enfin, dans une quatrième partie, l’ouvrage traite des « années 1970 et 1980 : stabilité et tensions à l’ère du “socialisme réellement existant” », soulignant que les partis, après avoir été producteurs de mobilité sociale, sont devenus les lieux mêmes d’une reproduction sociale très forte, des lieux fermés aux transformations de la société.

Intéressant par sa dimension comparative, l’usage qu’il fait d’archives locales, et des tableaux statistiques révélateurs, cet ouvrage qui propose un point de vue interne, proche des mécanismes fondamentaux et locaux, manque paradoxalement d’une réelle approche « par le bas ». Michel Christian recourt peu aux sources individuelles, pourtant nombreuses (on connaît désormais la large littérature sur les autobiographies communistes, ou encore sur les archives des services de la police politique, les nombreux fichiers,etc.). On peut donner l’exemple de la pratique des plaintes, que l’auteur évoque, sans utiliser ce matériau d’une richesse pourtant essentielle. N’est-il pas conservé ? Il se contente d’évoquer certains rapports synthétiques en faisant usage. Étrange que, dans un travail qui se veut au plus proche du terrain, on ne puisse pas avoir plus d’illustrations de ce type de communication entre les différents niveaux d’autorité. Cela conduit à des déficiences dans l’interprétation. Si l’année 1968 est traitée, on ne voit pas les prémices de ces mouvements. Bien entendu, comme le rappelle l’auteur, un nombre considérable de travaux a été publié sur la question, mais on aurait voulu en voir le reflet dans la problématique suivie. Un passage particulièrement intéressant du livre étudie la production et l’usage de l’information interne au parti et l’usage de la sociologie « qui renouvelle la vision de l’information […] comme un moyen d’aller plus loin que les traditionnels rapports statistiques ; […] des enquêtes de grande ampleur sont réalisées, dans lesquelles les membres du parti apparaissent en tant que catégorie spécifique ». Mais on aurait souhaité entrer dans le cœur de ces nouveaux matériaux, comprendre en quoi ils offrent à voir une nouvelle représentation de la base du parti, de quelle manière. On aurait voulu aussi connaître l’usage des rapports internes concernant les personnes, celui des commissions de contrôle. L’auteur n’utilise jamais les dossiers personnels des membres. Étaient-ils inaccessibles ? Pourquoi n’utilise-t-il guère les autobiographies et très peu les entretiens ? Dans le chapitre traitant de « l’émergence d’un “sujet socialiste” », thématique qui fut très en vogue, portée par de nombreux historiens, à nouveau, c’est la dimension institutionnelle qui domine, alors que la subjectivité du sujet est bien évoquée (sans faire référence à des travaux analogues sur l’URSS qui ont ouvert la voie, de Hellbeck à Griesse). Les effets des circulations concrètes entre RDA et Tchécoslovaquie, et entre les partis de ces deux pays et celui de l’URSS, ne sont guère abordés. Même si au niveau local, ils ne sont pas si sensibles, il aurait fallu poser la question plus systématiquement.

Ainsi, si l’ouvrage apporte de nombreuses réflexions intéressantes et par ce panorama d’un demi-siècle, de la construction à la désintégration, à un niveau local et intermédiaire, constitue une contribution historique importante, il lui manque une vision qui parte des individus, qui comprenne mieux les trajectoires et les carrières des personnes qui entrent dans le parti et le quittent. Il lui manque une sensibilité aux sources provenant non des instances mais des personnes elles-mêmes.

Alain Blum



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays