Michel Bonnin, Génération perdue : le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine…, 2004

par Alain Roux  Du même auteur

Confucius invitait les gens de bien (junzi) qui s’engageaient dans la vie publique à se fixer comme priorité de définir correctement les mots dont ils faisaient usage (zheng ming). Michel Bonnin, à l’instar du sage antique, nous précise (p. 14-15 et 428) ce que le titre de son ouvrage pourrait avoir d’obscur. Cette « génération perdue » (shiluo de yidai), ainsi nommée par référence à celle qui, en Europe, avait perdu le sens des valeurs auxquelles elle avait cru à cause du traumatisme de la Première Guerre mondiale, est formée de ces 16 627 000 jeunes citadins envoyés à la campagne entre 1967 et 1980, dont le noyau essentiel, fort de 4 670 000 jeunes gens, était constitué des anciens gardes rouges déportés entre 1967 et 1969 pour être rééduqués par le rude travail des champs. Ils y firent un séjour d’une durée moyenne de six ans. L’ensemble de ces citadins à peine sortis de l’adolescence a reçu alors le qualificatif énigmatique de « jeunes instruits » (zhishi qingnian, abrégé en zhiqing) : ils étaient parvenus à la fin du premier ou du second cycle des études secondaires, ce qui n’en faisait pas de « jeunes intellectuels », surtout dans une Chine qui comptait alors moins d’un million d’étudiants au sens précis du terme. Connaître leur histoire est indispensable à qui veut comprendre la Chine actuelle car, quarante ans plus tard, ils seront devenus les quinquagénaires et les sexagénaires qui encadrent au plan politique et économique la Chine de Deng Xiaoping puis de Jiang Zemin et mettent en œuvre une réforme économique qui détruit peu à peu l’ensemble de l’édifice maoïste. Bonnin évalue à 15 % de la population urbaine en 1997 le pourcentage de ces anciens « jeunes instruits ». Un sur deux des jeunes citadins était passé par cette épreuve entre 1967 et 1980 (p. 425). L’analyse de cette douloureuse expérience qu’il nous présente est rigoureuse et implacable. Nourrie d’abondantes enquêtes orales enrichies par des extraits de romans, elle constitue et de loin le meilleur dossier établi sur la question à ce jour.

À partir de cette base très concrète, souvent émouvante, l’auteur recherche les causes de ce qui faillit être le naufrage de toute une génération. Il commence par écarter les explications rationnelles du phénomène tant économiques que démographiques qui en ont été tentées. Ainsi, la campagne chinoise ne manque pas de bras, bien au contraire et, d’ailleurs, ces jeunes gens sont souvent des bouches inutiles, d’autant plus qu’ils arrivent dans des villages à peine remis de la terrible famine consécutive à l’échec du Grand Bond en avant avec ses 20 ou 30 millions de victimes. De plus, les autorités locales avaient envoyé de préférence leurs « jeunes instruits » non pas dans les villages déshérités des montagnes éloignées où, à la rigueur, leur médiocres connaissances auraient pu apprendre à des villageois à lire, à bouillir l’eau avant de la boire ou à faire les comptes, mais dans les banlieues agricoles des grandes villes ou dans les fermes de l’armée qui n’en avaient nul besoin. Quant à l’explication démographique, elle ne résiste pas davantage à l’examen, si l’on met en parallèle avec l’envoi non définitif à la campagne de près de 17 millions de jeunes instruits le départ à la ville de 14 millions de paysans, qui s’y installent durablement, ce qui donne un solde migratoire proche de zéro.

La seule explication acceptable est donc d’ordre politico-idéologique. Et demeure, elle aussi, plutôt déraisonnable. L’auteur réfute en effet l’explication tentée par certains, selon laquelle il s’agissait pour Mao Zedong de former avec ces « jeunes instruits » une nouvelle élite rurale, après la destruction brutale par le Parti de celle des notables-lettrés traditionnels, devenus les cibles de la lutte des classes. Vivant dans des « points de jeunesse » établis à l’écart des villages grâce aux maigres subventions initiales puis à l’aide familiale, les « jeunes instruits » ont surtout appris à jouer aux cartes, à fumer et à boire et ont d’autant plus refusé de participer à la vie des paysans qu’ils avaient comme obsession dominante de pouvoir retourner au plus vite à la ville : pas question pour eux de « prendre racine ». Le système de l’enregistrement de la résidence (hukou), généralisé à partir de 1958, a partagé les Chinois en deux ensembles, d’une part ceux qui ont été recensés à la ville et bénéficient par là même d’un certaine nombre d’avantages, d’autre part ceux qui ont été recensés à la campagne, qui, par contre, en sont exclus. Tomber de l’enregistrement urbain à l’enregistrement campagnard était une véritable déchéance contre laquelle ces jeunes gens se sont battus par tous les moyens durant les dix à douze ans que dura la politique d’exil à la campagne (xiaxiang). En fait, le xiaxiang de la Révolution Culturelle renvoie uniquement aux batailles politiques de Mao Zedong. Dans le court terme, il a permis à Mao de se débarrasser de ces mêmes gardes rouges qu’il avait manipulés entre 1966 et 1968 pour détruire les obstacles à son utopie meurtrière. Dans le moyen terme et au-delà, il s’inscrivait au cœur même de cette utopie, avec son acharnement à rééduquer la jeunesse des villes afin de former une « génération de successeurs révolutionnaires » durcie par les épreuves. C’est ainsi que dans un district septentrional du Heilongjiang, les cadres ont contraint les « jeunes instruits » à moissonner à la faucille comme dans les temps héroïques de Yan’an, « car la sueur fait sortir du corps les pensées non révolutionnaires » (p. 263), ce qui entraîna la perte de la plus grande partie de la récolte pourrie par les pluies saisonnières. On se situait ainsi dans la vision du monde populiste, volontariste et anti-intellectuelle de Mao Zedong pour entrer dans la logique folle du totalitarisme. La citation d’Hannah Arendt retenue à la page 54 est éclairante sur la logique suivie alors : « Les formations totalitaires ne restent au pouvoir qu’aussi longtemps qu’elles demeurent en mouvement et mettent en mouvement tout ce qui les entoure ». Le xiaxiang de la Révolution Culturelle a visé à mettre ces jeunes dans un mouvement perpétuel au nom d’une lutte de classes éternelle. Le « fantasme de l’un » combiné à sa division permanente en deux est l’autre exigence de cette vision du monde. Apparu dès les premiers textes de Mao, rappelé dès 1958 avec le thème de la Chine conçue comme une page blanche sur laquelle le peuple écrit spontanément le poème de la révolution, sans être corrompu par les idées bourgeoises, le populisme de Mao connut alors son développement maximum. On tient ainsi un des fils directeurs qui permettent de suivre l’histoire de la Chine contemporaine. Dès qu’il en eut la possibilité, Mao a cherché à imposer son utopie à un parti communiste dirigé par des cadres séduits par le modèle soviétique de développement. Le terrible échec du Grand Bond en avant dès l’été 1959, venant après des années d’une gestion médiocre, avait très vite aggravé tous les problèmes que la politique maoïste supposait résoudre, notamment celui du coût de l’éducation et du chômage urbain. Les gestionnaires de l’équipe dirigeante (Liu Shaoqi, Zhou Enlai) ont donc soutenu pour des raisons économiques et conjoncturelles la politique d’envoi massif des jeunes citadins à la campagne voulue par Mao. Mais, pour la faire accepter malgré son caractère injuste, ils ont dû soutenir l’idéologie maoïste qui seule la justifiait. Le piège était ainsi ouvert qui allait broyer Liu Shaoqi et briser les tentatives de Zhou Enlai pour donner une rationalité à une politique déraisonnable. Ainsi ce dernier, profitant de l’élimination de Lin Biao en automne 1971, organisa au début de l’été 1973 (p. 119-123) une conférence nationale sur les jeunes instruits pour promouvoir le modèle de Zhuzhou au Hunan, qui améliorait leurs conditions de vie et leur permettait de reprendre leurs études. En vain : au même moment le Xe Congrès du PCC permettait à la « bande des quatre » de relancer la politique gauchiste et d’envoyer quelques nouveaux millions de jeunes instruits perdre de précieuses années à la campagne (voir la courbe des départs p. 191, avec ses deux pics de 1969 et de 1975).

Le bilan de ces années d’épreuve est totalement négatif. Bien loin de réduire les inégalités entre ville et campagne, la politique de Mao les a aggravées : alors que le différentiel entre les dépenses d’un citadin et celles d’un paysan était de 2,33 à 1 en 1964, il est passé à 3,15 en 1978 (p. 413). Cependant je rejoins Bonnin quand il nuance cette condamnation sans appel d’une remarque essentielle (p. 387-391 et 444-448) : la société chinoise a résisté à ces attaques forcenées de l’utopie maoïste. Ma seule critique à l’ouvrage est d’ailleurs que l’auteur a séparé les exemples de plus éclatants de cette résistance des « jeunes instruits » notamment p. 163-169, avec les luttes conduites par les jeunes instruits du Xishuangbanna en 1979 au Yunnan (dont la grève de 50 000 d’entre eux et l’envoi de pétitionnaires à Pékin), de la présentation un peu abstraite du « bras de fer de 1978-79 entre pouvoir et société » qu’il fait de la p. 387 à la p. 391. Cette thèse est en effet une idée essentielle et assez originale, notamment par rapport aux opinions de certains excellents auteurs anglo-saxons comme Stanley Rosen (The Role of the Sent-down Youth in the Chinese Cultural Revolution : the Case of Guangzhou, Berkeley, University of California Press, 1981), qui conclut au contraire à l’inefficacité de ces actions. Bonnin me semble de la sorte mieux rendre compte que Rosen du dynamisme de la société chinoise, qui s’est manifesté depuis avec éclat.

Voilà donc un livre essentiel pour comprendre la Chine de ces cinquante dernières années. Clairement présenté, bien illustré avec une excellente bibliographie et un index des noms, des lieux et des thèmes et un glossaire en pinyin (transcription alphabétique) et en caractères chinois, il est sans aucun doute destiné à devenir un ouvrage de référence.


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