Michel Agier, Aux bords du monde, les réfugiés, 2002

Agier (Michel), Aux bords du monde, les réfugiés. Paris, Flammarion, 2002, 187 pages.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

L’ouvrage de Michel Agier tient de l’essai, dont le monde universitaire n’est pas le seul destinataire, plus que de la monographie savante. Mais celui-ci nous est livré par un chercheur bon connaisseur des réalités africaines et latino-américaines. Il s’attache à définir l’expérience humaine qu’est, dans le monde contemporain, la migration forcée. Cet « Être réfugié », qui se veut historiquement situé, est pour lui défini par une temporalité et une confrontation à des systèmes similaires de prise en charge qui fondent une expérience commune.

Trois moments rythment celle-ci, celui de la destruction, du confinement, de l’action enfin, qui voit la victime redevenir acteur. La structure de l’ouvrage épouse ce canevas. Les réfugiés sont souvent aujourd’hui des hommes et des femmes du Sud, victimes, écrit l’auteur qui puise fréquemment ses exemples en Bolivie ou au Sierra Leone, de « guerres sales », produits de la décomposition des sphères politiques locales, conflits peu médiatisés et peu dicibles faute de contenu idéologique clair. Ceux qui échappent aux massacres, souvent marqués par le geste « qui consiste à souiller les victimes (…) à les rendre moins humaines (p. 34) », sont définis par la perte d’un lieu et l’absence d’une place nouvelle. Dotés d’une identité imposée et définie comme pure négativité, ils deviennent, pour une durée indéterminée, les habitants d’un entre-deux, souvent administré de l’extérieur. Cette situation n’est pas le fait de l’apathie des personnes déplacées, mais celui de leur administration. Celle-ci, pour Michel Agier, se caractérise par une mise à l’écart et une mise en tutelle – fréquemment dans le camp –, dont le développement et la persistance sont le produit de situations d’urgence et de la méfiance envers les rescapés, à la fois salis par leur malheur et moralement suspect pour peu que l’on soupçonne la présence de bourreaux parmi les victimes. Dans le prolongement de certains schèmes foucaldiens, l’auteur affirme la continuité entre les imaginaires contemporains et les thèmes de l’hygiénisme et de la pensée des races culminant en des politiques de ségrégation de populations malsaines ou faibles. Ces lieux, par leur permanence et du fait de la fréquente longévité du séjour deviennent des lieux de vie, ébauches de villes avec leurs toponymies et leur hiérarchie sociale. Ils ne s’érigent cependant jamais en ville : administrés sans médiation, ils ne permettent pas l’émergence d’un espace politique véritable. La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse à la renaissance de sujets dans ce cadre et aux transformations des formes de l’agir des réfugiés.

Le camp peut-être l’occasion, nous dit l’auteur, de l’abandon d’une identité antérieure infériorisante, par l’imitation de traits associés à une identité valorisée, ou par une stratégie collective d’autodéfinition dont la reconnaissance est demandée ou négociée avec les autorités du camp ou les autres groupes présents. De tels lieux peuvent être le lieu, aussi, d’une acculturation rapide à la modernité par le biais des médias, ou du contact avec les ONG. Ces dynamiques débouchent parfois sur des formes d’action collective nouvelles, évoquées au travers de l’occupation des locaux du CICR à Bogota. Une telle expression collective est, selon l’auteur, la condition de la réintroduction des réfugiés dans l’espace public que rend possible la reconnaissance de leur récit « comme une voix (…) et pas seulement comme une souffrance.

L’ouvrage tire sa force et son intérêt du parti pris adopté par Michel Agier qui entend définir, à l’aide d’un texte accessible et concis, une condition contemporaine du réfugié faisant abstraction des particularités locales. Il est alors facile de remarquer comment, s’attachant à ce que ces expériences ont de commun, il ne rend compte ni de leur diversité ni de tous leurs aspects. Le fil rouge biopolitique conduit ainsi à prêter peu d’attention aux expériences des personnes déplacées qui vivent leur exil en dehors des structures de secours, et qui peuvent être nombreuses, dans la corne de l’Afrique par exemple. De même, les modalités de la sortie de la condition de personne déplacée sont peu abordées. Plus gênantes pour l’historien, car plus proches du projet défendu, sont les conditions de production des énoncés relatifs à ce qu’il y a de nouveau ou d’absolument contemporain dans l’expérience évoquée. Les historiens sont peu cités, et le propos se nourrit surtout d’enquêtes de terrain et d’une bibliographie surtout philosophique et anthropologique. De ce fait, certaines des conclusions proposées apparaissent contestables à l’historien, qui doute, par exemple, de la pertinence d’une opposition entre réfugiés d’aujourd’hui, victimes de conflits dont le sens leur échappe, et exilés politiques d’hier, « porteurs d’un sens idéologique puissant et d’honneur personnel ». Les victimes des conflits marquant la naissance de l’Union soviétique comme celles des longs affrontements qui ouvrent le vingtième siècle chinois ressemblent ainsi, souvent et sous cet aspect, aux réfugiés contemporains. L’essai, malgré cette réserve, ne demeure pas moins une lecture stimulante.


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