Michael Heinrich, Alix Bouffard, Alexandre Féron et Guillaume Fondu, Ce qu’est Le Capital de Marx.

Paris, Éditions sociales, « Les parallèles », 2017, 148 p.

par Jean-Numa Ducange  Du même auteur

1705_Heinrich_Couv1Ce petit ouvrage publié par les Éditions sociales présente en 150 pages la démarche de Marx à l’œuvre dans Le Capital. Davantage qu’un résumé militant comme en publiait autrefois cette maison d’édition quand elle était liée au PCF, il s’agit ici d’une démarche scientifique visant à exposer conjointement la complexité du cheminement de Marx et la spécificité de la traduction et de la réception en France de son plus célèbre ouvrage.

La première partie est une traduction d’un long article de Michael Heinrich, peu connu en France mais pourtant une autorité internationale sur Marx, notamment ce qui se rapporte à son œuvre économique. Heinrich expose soigneusement le projet du Capital de Marx dans ses diverses dimensions, les raisons de son inachèvement et par là même la complexité et l’enchevêtrement des divers textes. L’articulation entre les quatre livres du Capital, dont seul le premier fut publié du vivant de Marx en 1867, constitue un enjeu majeur, source de débats pendant des décennies. Heinrich s’appuie pour cela sur l’entreprise de la MEGA (Marx Engels Gesamtausgabe – œuvres complètes de Marx et Engels), lancée une première fois dans les années 1920 à l’initiative de David Riazanov, interrompue à la suite des purges staliniennes puis reprise dans les années 1970 en URSS et en RDA, menacée de disparition après 1989 et finalement sauvée sous la houlette d’une association internationale pluraliste réunissant de nombreux chercheurs de différentes disciplines. Elle a perdu depuis le « changement » de 1989 en Allemagne (die Wende) l’orientation « marxiste-léniniste » qui avait prévalu à sa naissance. Désormais la « MEGA 2 » se veut strictement scientifique. Elle est encore incomplète ; et bien que l’essentiel des œuvres soit déjà publié, des notes marginales et manuscrites peuvent encore révéler quelques surprises.

Le propos d’Heinrich, quoique très dense, est lisible par un public motivé non spécialiste de « marxologie ». Aussi ces quelques dizaines de pages fournissent un instrument très utile à qui veut se repérer dans le dédale des multiples débats engendrés par l’opus magnum inachevé du maître du « socialisme scientifique ». Parmi les questions évoquées, on en retiendra quelques-unes susceptibles d’inspirer encore les sciences humaines contemporaines : l’histoire des crises, la définition des classes sociales et leur recomposition permanente, Marx n’ayant jamais fixé une fois pour toutes la définition, la pertinence d’une analyse centrée à l’origine sur le capitalisme britannique et les extensions géographiques possibles… Sur ce dernier point, rappelons en effet que Marx fut très sensible dans la dernière partie de son existence aux développements industriels en Russie, parallèles à la survivance du mir traditionnel. À noter, un exposé condensé du « problème Engels » : le célèbre compagnon de Marx s’est en effet chargé de l’édition post-mortem des livres II et III du Capital et Karl Kautsky, « pape du marxisme » en 1900, plus tard encore des « théories sur la plus-value », dit livre IV. Heinrich fait ici la part des choses à partir d’une lecture serrée de la totalité des manuscrits disponibles depuis 2012 dans la section II de la MEGA, en montrant les choix opérés par Engels parmi les manuscrits de Marx : sélection certes contestable, mais qui avait sa cohérence propre. Un regard stimulant donc, même si le travers d’une lecture purement interne des textes de Marx n’est pas complètement évité : une plus grande contextualisation historique aurait été souhaitable, l’impact des événements de l’époque étant relativement peu présent.

La deuxième partie est l’œuvre de jeunes chercheurs français investis dans la GEME (Grande Édition Marx Engels). Elle est consacrée à la réception du Capital en France dans ses différentes dimensions : l’histoire du mouvement ouvrier français croise ici celle des transferts culturels et politiques, sans oublier les problèmes spécifiques de traduction (comment par exemple traduire Mehrwert : « plus-value » ou plus tard « survaleur »). Le propos suggère une réflexion intéressante sur le rapport de la « marxologie » au marxisme, revenant sur les polémiques parfois violentes autour de l’édition de Marx, domaine partagé entre le PCF, les éditions « bourgeoises » comme Gallimard ou celles de l’extrême gauche. Les auteurs reviennent enfin sur les développements récents de la GEME et les raisons de proposer une édition sérieuse en langue française, qui ne peut pas être la seule réplique de la MEGA allemande, mais une adaptation aux besoins du public et des chercheurs du monde francophone.

Enfin une troisième partie reproduit quelques exemples de traduction en français de passages significatifs du Capital, montrant tout l’enjeu de la traduction de certains termes au-delà même des problèmes philologiques. Bref, un petit ouvrage riche et stimulant, montrant que le regain d’intérêt pour l’œuvre de Marx n’a rien de superficiel mais suscite de nouvelles recherches permettant de revenir, à distances des approches dogmatiques de naguère, sur une des œuvres les plus foisonnantes du XIXe siècle.

Jean-Numa Ducange



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