Michael David-Fox (dir.), The Soviet Gulag: Evidence, Interpretation, and Comparison.

Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, « Pitt series in Russian and East European studies », 2016, 448 p.

par Juliette Denis  Du même auteur

couverture de l'ouvrage isbn : 9780822944645Savons-nous tout sur le Goulag ? Cet énième recueil d’articles – au titre d’ailleurs redondant – semble au premier abord se surajouter à une longue liste bibliographique sur le sujet. L’acronyme « GULag » (Administration centrale des camps), au sens large du terme, incarne la nébuleuse du système répressif soviétique et surtout stalinien. Il va de la gestion des camps aux zones de relégation, en passant par les prisons et la restriction des droits. Depuis Soljenitsyne, d’ailleurs cité par l’ensemble des contributeurs, et à l’aide, entre autres, des grilles analytiques proposées par Arendt ou Foucault, constamment invoqués dans les pages de ce recueil, les phénomènes répressifs en URSS ont suscité la parution de milliers d’études.

Que l’on ne s’y trompe pas : derrière la trivialité de son intitulé et l’uniformité de ses inspirations intellectuelles, l’ouvrage coordonné par Michael David-Fox fourmille de pistes novatrices pour interpréter la répression en URSS. Le recueil est issu notamment d’une rencontre scientifique à l’Université de Georgetown (Washington, 2013), dont certaines contributions ont déjà été publiées dans Kritika (2015). La conférence, le numéro de la revue et le présent ouvrage reflètent les questionnements et les avancées de la recherche, surtout occidentale, sur le Goulag. Ce dernier demeure un lieu de controverses, comme en témoigne la première partie, « evidence and interpretation ». Parallèlement, les historiens s’emploient de plus en plus à replacer l’expérience soviétique dans un contexte élargi, à la fois chronologiquement et géographiquement. La seconde partie de l’ouvrage, « comparison », consacrée à d’autres expériences carcérales et concentrationnaires, apporte paradoxalement les éclairages les plus avant-gardistes sur le Goulag lui-même. Finalement, comme l’écrit Bettina Greiner dans sa contribution conclusive, David-Fox a judicieusement choisi et agencé les articles, qui forment « une mosaïque dont chaque carreau apporte sa couleur et son détail dans la compréhension du Goulag ».

Malgré plusieurs décennies de découvertes archivistiques et de débats scientifiques, la nature du Goulag engendre des points de vue contradictoires. Des débats anciens sont revus au regard de sources et d’approches nouvelles : c’est le cas de l’article de Golfo Alexopoulos. D’après l’historienne, et malgré les apports d’une historiographie qu’elle maîtrise parfaitement et présente en début d’article, les camps staliniens anéantissent systématiquement, et, dans une certaine mesure, intentionnellement, les détenus. En cela, le bon mot de Soljenitsyne, qui détourne l’appellation officielle du camp de « correctif » (ispravitel’nyj) en « destructif » (istrebitel’nyj) lui semble avéré. Pour étayer sa thèse, elle s’appuie sur un matériel inédit, comprenant les statistiques de santé, de mortalité et de rationnement dans les camps. Les détenus les plus faibles sont certes relâchés, mais au seuil de la mort, pour ne pas alourdir les chiffres des décès. L’exploitation et la brutalité de la répression concentrationnaire sous Staline prépareraient l’élimination des victimes.

Hormis cette exception notable et polémique, la ligne directrice de la première partie porte sur la frontière poreuse entre « libres » et « non-libres » en URSS. L’ouverture du grand historien russe Oleg Khlevniuk pose le cadre général dans lequel s’intègrent les cas précis développés par la suite. Il questionne la relation entre le Goulag et le non-Goulag en URSS, à travers quatre échelles d’analyse : les limites du Goulag, ses relations avec le monde extérieur, ses répercussions sur la société soviétique tout entière, et sa place dans la stratification sociale en URSS. Les auteurs déclinent le problème en l’appliquant à divers épisodes. Dan Healey s’intéresse au personnel sanitaire du Goulag, souvent issu des contingents de détenus. Son étude contredit le caractère délibérément dévastateur des camps : la présence même de médecins au Goulag nuance l’analyse radicale d’Alexoupoulos, sans que la divergence de points de vue ne soit résolue. Sa contribution enrichit surtout la connaissance des catégories intermédiaires dans les camps, comme les détenus-médecins, à la position médiane entre victimes et administration. On retrouve une idée similaire dans l’article d’Asif Siddiqi. Ce dernier explore les sharashki : les camps de scientifiques certes condamnés, mais disposant, du moins au début, de conditions privilégiées pour continuer leurs recherches. Il croise l’histoire de la répression et celle des « spécialistes bourgeois » dans l’URSS des années 1920-1950 pour développer cet épisode palpitant et méconnu de l’histoire des camps […] ». D’autres articles permettent de voir le Goulag comme la partie d’un ensemble économique et social plus vaste. Wilson Bell étudie l’intégration des camps de Sibérie occidentale dans l’économie de guerre ; Emilia Koustova questionne la transition entre captivité et liberté grâce à l’étude des trajectoires des amnistiés des années 1956-1958. Toutes les contributions visent à replacer le système répressif dans un contexte soviétique global. On voit ainsi se dessiner la ligne globale, et fertile, de l’étude : ne pas appréhender le Goulag comme un monde à part, déconnecté des politiques intérieures et extérieures, mais comme un élément consubstantiel de l’histoire politique et socio-économique de l’URSS. L’expérience de la répression est organiquement liée à la société soviétique, que le Goulag reflète autant qu’il façonne.

La suite de l’ouvrage poursuit cet élargissement salvateur de la focale historienne. Plus qu’une comparaison, la seconde partie s’apparente plus à une mise en perspective, dans le temps et dans l’espace, de l’expérience répressive stalinienne. Certes, Dietrich Beyrau revient sur l’inévitable comparaison entre les systèmes stalinien et nazi. Maintes fois discutée, l’analogie suggérée par Beyrau a le mérite de poser la question différemment, en excluant d’emblée les camps de la mort nazis de son étude. Par conséquent, il évite aussi de se plonger dans l’épineuse question de l’extermination sous Staline, préméditée ou non, pour se concentrer sur les similitudes des logiques gestionnaires, et des expériences des détenus. Mais, se demande-t-on, pourquoi systématiquement évaluer le Goulag à l’aune des exactions nazies, alors que d’autres rapprochements se montrent tout autant, voire plus féconds ? Cette question guide l’article magistral d’Aidan Forth. Ce dernier étudie « l’archipel des camps » dans l’Empire britannique, matrice des pratiques concentrationnaires à l’échelle mondiale. Parmi toutes les qualités scientifiques et stylistiques de sa contribution, soulignons trois apports essentiels. 1) La Grande-Bretagne, archétype de la démocratie libérale au XIXe siècle, a posé les jalons d’un système concentrationnaire étendu, justifié par diverses motivations d’ordre social, sanitaire ou guerrier. Sans l’expliciter, Forth démolit la distinction communément admise entre démocratie et dictature – le camp étant loin d’être l’apanage de cette dernière. 2) Forth analyse la relation entre internement des classes dangereuses en métropole et cloisonnement des colonisés dans l’empire : la marginalisation, voire la criminalisation des indésirables est ancrée dans la logique capitaliste et coloniale. 3) Son article est un pivot essentiel de la problématique du recueil, qui cherche à saisir les logiques profondes du système stalinien. Tous les camps du XXe et XXIe siècle partagent avec leur prédécesseur britannique un « air de famille », loin d’être anodin. « Dans leurs fondements, les camps britanniques et soviétiques matérialisent les conditions structurelles d’une modernité occidentale partagée. Ils se sont développés en suivant des conceptions similaires de pureté et de contagion, de productivité du travail, de logiques fiscales, et de craintes politiques ». Les canaux de transmission des pratiques mériteraient sans doute d’être sondés en profondeur, néanmoins, Forth invite à examiner le Goulag à l’aune d’inspirations lointaines, inconscientes peut-être, puisant dans des structures économiques (productivistes acharnées) et des aspirations expansionnistes (politiques et territoriales), par essence discriminantes et violentes.

Les autres articles, tous de grande qualité, présentent une préhistoire, une histoire simultanée ou une post-histoire du Goulag. Parmi les contributions (sur la Chine, la Corée du Nord, les prisons russes actuelles…), soulignons l’apport de Daniel Beer. Il aborde le système d’exil tsariste par le biais du trajet des déportés. Son entrée est très pertinente car, premièrement, son matériel est riche et inédit, et, deuxièmement, l’arme de l’exil forcé est un outil politique qui inspire le régime stalinien. Cette dernière partie est donc essentielle au renouvellement des questions sur le système stalinien, et constitue ainsi l’apport cardinal de l’ouvrage. La concentration, l’éloignement et la mise au travail forcé des exclus, menant à leur potentiel anéantissement, est une idée qui germe au XIXe siècle et dont divers régimes se sont saisis depuis. Quelques contributions de cet ouvrage rappellent qu’elle n’est pas éloignée, ni dans le temps, ni dans l’espace. Si certains régimes dictatoriaux en ont fait l’un des socles de leur autorité, le placement en camp ou l’expulsion ne sont pas étrangers à l’histoire des démocraties occidentales. Les politiques actuelles des pays européens et américains nous le rappellent cruellement.

Juliette Denis



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