Michaël BOURLET, Yann LAGADEC et Erwan LE GALL (dir.), Petites patries dans la Grande Guerre

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, 254 p.

par Philippe Salson  Du même auteur

Petites patries dans la Grande GuerreMichaël Bourlet, Yann Lagadec, Erwan Le Gall. Petites patries dans la Grande Guerre Rennes,Presses universitaires de Rennes, 2013,256 p. 

Cet ouvrage collectif est présenté par ses auteurs, ainsi que la journée d’étude qui était à l’origine du projet, comme un manifeste « pour une approche régionale de la Grande Guerre »1. Même s’ils reconnaissent leur dette envers les travaux de Jules Maurin sur l’expérience régionale de la guerre2 et ceux d’Anne-Marie Thiesse et de Jean-François Chanet sur les identités régionales dans le cadre républicain3, ils n’en estiment pas moins que l’approche régionale aurait été trop longtemps sacrifiée au profit de modes de narration historique privilégiant la dimension nationale. Toutefois, l’intérêt scientifique pour les questions d’identité et d’appartenance régionales au cours de la Grande Guerre connaît depuis quelques années un regain notable4.

Le livre est organisé en trois parties correspondant à trois focales différentes. La première partie reprend la plupart des contributions de la journée d’étude avec pour objet le cas breton dans la Grande Guerre. Puis, le point de vue est élargi à l’échelle nationale dans la deuxième partie tandis que la troisième partie est l’occasion d’opérer quelques comparaisons internationales. Si l’architecture de l’ouvrage paraît simple, la lecture des différentes contributions montre combien la question des identités régionales est complexe, recouvrant des problématiques et des objets d’étude très divers.

Tout d’abord, le titre donné à l’ouvrage met en avant les « petites patries » et donc les formes d’attachement au « pays ». Les signes d’un tel attachement au sein de l’armée française en 1914-1918 seraient nombreux, l’armée n’étant pas, malgré l’instauration de la conscription, un lieu d’uniformisation nationale. Bien souvent, comme le montre Jérémie Halais dans le cas de la subdivision de Granville (p. 117-134), le service militaire reste une expérience régionale. Dès lors, le conscrit partage sa chambrée avec de nombreux camarades venant du même territoire, avec qui il peut converser dans l’idiome régional. Emmanuelle Cronier notant l’attention de l’état-major britannique aux particularismes alimentaires des combattants indiens, estime même que l’attachement à la région d’origine serait un « ressort du moral des troupes » (p. 236). Paradoxalement, le regroupement des hommes sur la base régionale, parce qu’il maintient et renforce les solidarités d’avant-guerre, a pu être perçu comme une menace par l’état-major français5. C’est également en mettant en avant leur particularisme régional que les Canadiens français, à la différence de leurs compatriotes anglophones, luttent massivement contre le principe de la conscription (p. 189-209). Au-delà de la notion très problématique de « moral » qui conduit l’historien à adopter le point de vue de l’autorité militaire6, l’idée du particularisme culturel comme « ressort moral » reste difficile à prouver, la question de l’identité régionale étant très peu présente dans les sources, du moins dans le cas français. Odile Roynette le constate à propos des études linguistiques d’Albert Dauzat et de Gaston Esnault qui ne s’intéressent qu’aux expressions répandues sur tout le front et non aux parlers locaux (p. 161-173). Véronique Goloubinoff et David Sbrava rendent également compte de ce silence à travers les reportages photographiques ou filmés et, quand des traits culturels régionaux sont mis en scène, c’est uniquement sous l’angle de l’anecdote exotique (p. 89-113).

Un autre axe d’étude consiste à interroger la spécificité des expériences de guerre. Sur la base du recrutement territorial de l’armée, ont pu être identifiés, en 1914, des régiments « bretons », « nordistes » ou « corses », alimentant les discours sur la bravoure et le sens du sacrifice de telle ou telle population. Les études quantitatives d’Erwan Le Gall et de Jérémie Hallais indiquent cependant que, dès 1915-1916, un grand brassage d’hommes est opéré afin de combler les pertes. En outre, Yann Lagadec pour les Bretons et Raphaël Georges pour les Alsaciens-Lorrains déconstruisent les chiffres exagérés de pertes qui circulent après-guerre et l’idée qu’ils auraient constitué une « chair à canon » sollicitée pour tous les coups durs. Finalement, comme l’écrit Raphaël Georges, « il serait erroné de croire qu’une frontière invisible séparerait les soldats en fonction de leur identité régionale, conditionnant des expériences de guerre différentes » (p. 179).

D’autres communications s’intéressent aux identités régionales en tant que répertoire de stéréotypes qui sont assignés aux combattants selon leur origine géographique. Par exemple, les témoignages et discours sur les Bretons signalent fréquemment leur ardeur au combat, leur piété mais aussi leur consommation excessive d’alcool. Finalement, ils apparaissent comme le modèle à opposer à l’image du Méridional (p. 43). Les mêmes stéréotypes sont d’ailleurs assignés aux combattants venus du Nord-Pas-de-Calais (p. 151-153), ce qui interpelle sur les modes de diffusion de telles représentations ainsi que leur ancrage social et politique. Les représentations du « brave soldat breton » sont-elles spécifiques aux milieux conservateurs ? Peut-on mesurer l’adhésion à celles-ci ? Leur diffusion contribue-t-elle à renforcer le sentiment d’appartenance à une même communauté ?

Dans le cas breton, la guerre aurait tout d’abord, selon Yann Lagadec, accéléré l’intégration à la « grande patrie » ne serait-ce que parce que l’expérience des combattants bretons est commune à celle des autres combattants français. Les Bretons, au sein de l’armée nationale, prendraient néanmoins conscience de leurs spécificités culturelles. À partir d’un constat similaire, Mickaël Bourlet est encore plus catégorique : « La Première Guerre mondiale a contribué à construire, parmi la communauté plurielle des soldats du Nord et du Pas-de-Calais, le sentiment d’une appartenance régionale » (p. 157). Il rend pourtant compte d’expériences et de perceptions très différentes selon que les soldats viennent de la partie occupée ou de la partie non occupée de la région. Finalement, les limites administratives du Nord-Pas-de-Calais, ici retenues, semblent tout aussi artificielles qu’en 1914. Seuls les soldats venant des départements occupés semblent avoir conscience de vivre une autre guerre que leurs camarades : ils ne peuvent rentrer au pays, les nouvelles parvenant de la famille sont lapidaires et rares et ils participent aux mêmes réseaux de diffusion d’informations officieuses sur les régions envahies.

En fait, c’est surtout dans l’après-guerre que les commémorations, les édiles et la presse locale mettent l’accent sur les spécificités régionales, renforçant les sentiments d’appartenance. Yann Lagadec et Erwan Le Gall notent l’édification d’une mémoire de la guerre spécifiquement bretonne (p. 68), mémoire qui est d’ailleurs expansionniste, faisant par exemple du 47e R.I. un régiment breton (p. 84). En Alsace-Lorraine, ce sont les organisations d’anciens combattants qui défendent cette spécificité régionale en demandant à ce que les combattants dans l’armée allemande aient les mêmes droits que ceux qui ont servi dans l’armée française (p. 177-188).

Finalement, l’ouvrage, comme tout ouvrage collectif, souffre d’un manque de cohérence entre les diverses contributions. L’objet étudié n’est pas toujours clairement identifié : le sentiment d’appartenance, les formes d’attachement au terroir, les expériences de guerre spécifiques, les stéréotypes régionaux ne sont pas bien distincts. Le simple relevé de stéréotypes l’emporte parfois sur l’analyse de leur réception et de leur diffusion. D’autre part, la démarche comparative est fructueuse lorsqu’elle porte sur des communautés régionales bien déterminées dont les spécificités culturelles sont évidentes : les Bretons, les Alsaciens-Lorrains, les Canadiens français. La question de l’identité régionale au sein du Nord-Pas-de-Calais paraît en revanche moins nettement établie. Quant à l’étude sur l’identité nationale néo-zélandaise par Nathalie Philippe, certes intéressante, elle semble s’éloigner de la question des « petites patries ».

Il n’en reste pas moins que plusieurs contributions emportent l’adhésion : l’objet étudié y est bien délimité, l’analyse s’appuie sur un corpus de sources variées ou sur un travail quantitatif rigoureux, l’identité régionale n’y est pas naturalisée et ne constitue pas un élément d’explication exclusif. À travers ces articles, se dégage finalement l’impression que les contours de cette identité restent flous tout simplement parce qu’elle n’est jamais exclusive et se combine avec des rivalités locales, des solidarités sociales et un sentiment d’appartenance nationale. Et parce que ce questionnement sur l’identité régionale n’est pas contemporain au conflit, le chercheur dispose de bien peu de sources, le condamnant peut-être à une vision parcellaire des petites patries dans la guerre.

Philippe SALSON

1C’était l’intitulé de la journée d’étude organisée par le CERHIO et les Ecoles Saint-Cyr Coëtquidan à Rennes le 13 novembre 2012.

2J. Maurin, Armée, guerre, société. Soldats languedociens, 1889-1919, Paris, Publications de la Sorbonne, 1982 (rééd. 2013).

3A.-M. Thiesse, Écrire la France. Le mouvement régionaliste de langue française entre la Belle Époque et la Libération, Paris, PUF, 1991 et J.-F. Chanet, L’École républicaine et les petites patries, Paris, Aubier, 1996.

4Voir par exemple F. Bouloc, R. Cazals, A. Loez (dir.), Identités troublées 1914-1918. Les appartenances sociales et nationales à l’épreuve de la guerre, Toulouse, Privat, 2011 et les nombreux colloques à venir en 2014 sur la question des minorités et des identités régionales.

5J. Maurin, op. cit., p. 410.

6A. Loez, « Pour en finir avec le « moral » des combattants », in J.-F. Muracciole et Frédéric R. Rousseau (dir.), Combats. Hommage à Jules Maurin, Paris, Michel Houdiard, 2010, p. 106-119.



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