Meredith Terretta, Petitioning for Our Rights, Fighting for Our Nation. The History of the Democratic Union of Cameroonian Women, 1949-1960.

Bamenda, Langaa RPCIG, 2013, 157 p.

par Emmanuel Konde  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage est un récit historique captivant des contributions de l’Union démocratique des femmes camerounaises (UDEFEC) à la lutte contre le colonialisme français au Cameroun. Ce travail de qualité remarquable et tant attendu conduit par Meredith Terretta, professeure associée d’histoire à l’Université d’Ottawa au Canada, est la première étude entièrement consacrée à documenter la participatioMn des femmes dans une des luttes anticoloniales africaines les plus prometteuses portées par le tout jeune mouvement nationaliste de l’Union des populations du Cameroun (UPC).

En six chapitres, Terretta mène à bien la tâche qu’elle s’est fixée : historiciser le rôle fondamental joué par l’UDEFEC au sein du mouvement d’indépendance de l’UPC en analysant « les pétitions envoyées aux Nations Unies (ONU) par les femmes nationalistes pendant les années 1950 » pour démontrer « comment l’activisme politique et social des femmes de l’UDEFEC contribua à remodeler la conscience collective » (p. 5). Pour atteindre cet objectif, elle exploite les pétitions du Conseil de tutelle, les dossiers de l’UPC aux Archives nationales, des entretiens avec des informateurs ainsi que les tracts et livrets publiés par les dirigeants exilés de l’UPC. En analysant la manière dont furent recueillies les pétitions de l’UDEFEC, Terretta pose la pétition comme une action vectrice de participation populaire et explique que « les pétitions de sens collectif ont plus de poids qu’une pétition individuelle » (p. 21).

Petitioning for our Rights se divise en trois phases : la première concerne la période précédant 1954, lorsque les dirigeants des mouvements nationalistes commencèrent à faire valoir leurs droits pour appeler à un vaste mouvement international pour les droits de l’homme et l’autodétermination. La deuxième phase couvre les années 1954-1956, période marquée par des tensions croissantes entre les mouvements nationalistes et l’autorité française. Les pétitions lancées au cours de cette deuxième phase venaient en réaction aux mesures répressives mises en place par l’État colonial français et tendaient à souligner les disparités entre la mission de l’ONU consistant à créer des territoires sous tutelle et les politiques répressives arbitraires de l’administration française. Le livre rapporte enfin en détails les développements politiques d’après 1956, lorsque les administrateurs de l’ONU dans le Cameroun britannique et le Cameroun français mirent en place des mesures plus strictes afin d’anéantir l’UPC. Les causes de la résistance et du rejet du régime colonial, à travers des pétitions et d’autres actions de protestation, sont soulignées tout au long du livre.

Celui-ci se développe à partir de plusieurs thèmes imbriqués, dont trois permettent d’éclairer l’idée directrice de son interprétation de l’UDEFEC et de rendre compte de son rôle : sa structure organisationnelle (pyramidale), l’accent mis sur l’éducation (connaissance des droits et apprentissage de la tenue de registre) et son dévouement (persistance et persévérance). Ces thèmes, qui caractérisèrent la nature de l’UPC, firent de l’UDEFEC un formidable adversaire que l’autorité coloniale française ne pouvait maitriser et la menèrent finalement à user d’une violence sévère lorsqu’elle tenta d’étouffer le mouvement, un peu comme le firent les Anglais au Kenya contre les Mau Mau1.

L’autonomie de l’UDEFEC, rendue possible grâce à Ruben Um Nyobé, est démontrée de façon admirable. Um Nyobé, le dirigeant de l’UPC, joue un rôle important dans ce livre. Il est reconnu comme le fondateur de l’UDEFEC, celui qui a insufflé son indépendance d’action à la lutte camerounaise contre le colonialisme français. Même si les femmes de l’UDEFEC étaient des actrices sociales et politiques indépendantes, leurs idéologies et activités, de même que celles de l’UPC et d’autres organisations adhérentes – la Jeunesse démocratique camerounaise (JDC) et l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC) –, étaient étroitement liées.

Qu’était alors l’UDEFEC ? Marianne Ngosa, secrétaire de la section de Babimbi, répond à cette question dans le chapitre 5. Elle y décrit le but de l’UDEFEC comme étant principalement de « donner voix aux revendications des femmes, d’envoyer des pétitions à l’ONU et de manifester et protester contre les abus du régime colonial » (p. 80). Ces pétitions devinrent ainsi un instrument politique puissant à travers lequel les histoires personnelles étaient partagées, écrites et lues lors de rassemblements. Cela permettait à l’auditoire de s’identifier à des personnes extérieures qu’il n’avait jamais vues ou rencontrées, comme lors de l’assassinat à Mankon, au Bamenda, d’Irène Taffo, femme enceinte, et de son mari. Les pétitionnaires illustrèrent par des histoires similaires « la collaboration franco-britannique pour la répression des membres de l’UPC exilés du territoire français » (p. 22).

Si la pétition s’avéra un moyen utile de protestation contre les politiques coloniales, c’est grâce à la structure pyramidale du mouvement constitué à la base par des « comités locaux […] reliés par des délégations mobiles qui lisaient à haute voix les documents de l’UPC et de l’ONU durant les réunions locales » (p. 19). Cette stratégie permit une plus large diffusion du programme de l’UPC. La popularité de l’UPC n’était pas fortuite. Elle était cultivée et entretenue par Um Nyobé, qui avait compris l’importance des paroles, à la fois orales et écrites, pour transmettre le message. Um Nyobé fonda L’École des cadres, l’école de l’UPC destinée à former les chefs du parti. Une « révolution de la pensée » fut instaurée au Cameroun à travers ces activités éducationnelles. Cela créa « un terrain idéologique indépendant de discours et d’échanges » (p. 7) entre les Camerounais, et eut pour conséquence un rejet de l’ordre colonial. De ce fait, les pétitions de l’UDEFEC ignorèrent l’État colonial français pour en appeler directement à l’ONU, mais elles se heurtent au fait que l’organisation internationale avait été créée et était largement contrôlée par les Français, les Anglais et leurs alliés. Les Camerounais n’avaient eu voix au chapitre ni dans sa création ni dans son processus décisionnel.

Il est clair à la lecture de ce livre que l’ONU n’a pas su répondre de façon appropriée aux appels des nationalistes, et qu’elle apparaît comme une institution de contrôle partiale vouée à promouvoir les intérêts de ses fondateurs. L’ONU n’a pas fait grand cas des appels de l’UPC car ces derniers mettaient en cause la légitimité des administrateurs français et anglais chargés par cette même ONU d’administrer les deux Cameroun. En questionnant la légitimité des administrateurs, l’UPC remettait en effet en cause l’ONU elle-même. Un rejet aussi catégorique des administrateurs de l’ONU fut sans doute propre au type de nationalisme façonné par l’UPC. Terretta fait allusion à l’approche tactique de l’Union des citoyens de l’Usambara (UCU) en Tanzanie : celle-ci « n’a ni remis en cause l’administration anglaise, […] ni remis en cause la légitimité du gouvernement colonial » (p. 16). L’UPC, elle, remettait en cause la légitimité de l’administration française à l’oral comme à l’écrit. C’est à partir de ce point de vue que l’on peut tenter de comprendre que la France ait tenté d’exclure l’UPC du processus de construction d’un Cameroun indépendant.

Depuis la première pétition adressée au Recueil des traités des Nations Unies (RTNU) en novembre 1949 par le comité féminin de l’UPC, et par la suite par l’UDEFEC, après 1952 et jusqu’en 1955 lorsque le mouvement fut interdit, les préoccupations des femmes ont été principalement d’ordre social et économique. Ces pétitions portaient notamment sur le rejet du travail forcé, l’indigénat, la discrimination raciale, le manque d’éducation et d’accès aux soins médicaux, qui entrainait un taux élevé de mortalité infantile et l’ignorance du peuple. Le ton de la première pétition était à la fois nationaliste et féministe. Il affirmait l’égalité des femmes dans la lutte et observait que les femmes camerounaises « ne peuvent plus être mises à l’écart lorsqu’il s’agit des intérêts politiques, économiques, sociaux et culturels de leur pays » (p. 35).

Siégeant à Douala, l’UDEFEC ancrait sa présence sur le territoire en la fondant sur le travail de ses comités itinérants. Elle était particulièrement dynamique dans la région de Babimbi en Sanaga-Maritime, fief d’Um Nyobé, d’où sont extraits un grand nombre de documents utilisés par Terretta dans son récit. Avant même que l’UPC soit officiellement fondé en 1948, Um Nyobé avait tenté d’éviter les pièges rencontrés par les précédents mouvements politiques sur le territoire, qui avaient échoué à cause de leur ethnocentrisme. En 1946, Um Nyobé écrivit à Félix Moumié pour lui faire part de son souhait d’éviter un parti centré sur Douala (p. 34). C’est pourquoi la création de l’UPC et de l’UDEFEC prit largement en compte la nécessité d’organiser un mouvement nationaliste exempt du genre de tribalisme qui avait gangrené les tentatives précédentes.

Les membres de l’UDEFEC participèrent à la lutte pour l’unification et l’indépendance aux côtés de leurs homologues masculins. L’engagement des femmes envers la cause nationaliste fut démontré de diverses manières avant et après l’interdiction officielle de l’UPC, de l’UDEFEC, de la JDC et de l’USCC. Plutôt que de se laisser décourager par la brutale répression qui suivit l’interdiction du mouvement, l’UDEFEC rassembla et construisit rapidement des réseaux clandestins qui reliaient les régions du Cameroun. Grâce à la structure pyramidale du mouvement, les contacts entre les comités locaux étaient maintenus par le biais des chefs de comités itinérants qui faisaient office d’émissaires en transmettant les informations de réunions en réunions. Un grand nombre d’histoires sanglantes dues au déchaînement de la violence contre les patriotes camerounais, racontées dans les pétitions envoyées à l’ONU, sont recensées au chapitre 6. En dépit de l’échec des Nations Unies à soutenir le peuple camerounais face aux souffrances infligées par les Français, les pétitions continuaient d’affluer. Un des défauts majeurs de Petitioning for Our Rights est le détachement avec lequel Terretta relate les atrocités commises par les Français sur le peuple camerounais et la politique de non-intervention de l’ONU face aux supplications des masses en souffrance. Elle ne critique ni les Nations Unies pour leur irresponsabilité, ni l’État colonial français pour le traitement inhumain infligé aux femmes camerounaises.

La lutte anticoloniale de l’UPC contre la France peut être mieux comprise à travers le contexte d’après-guerre marqué par le conflit idéologique entre les États-Unis et l’Union soviétique. D’un côté, la France et l’Angleterre, les administrateurs du Cameroun nommés par l’ONU, étaient alliés des États-Unis. De l’autre, l’UPC était un mouvement anticolonialiste qui recevait une grande partie de ses soutiens du monde communiste. La France et l’Angleterre réussirent à dépeindre l’UPC comme un parti communiste auprès des Nations Unies. De plus, lorsque, par l’intervention de François Mitterrand, le Rassemblement démocratique africain (RDA), parti de gauche de Félix Houphouët-Boigny, fut convaincu de rompre son affiliation avec le Parti communiste français (PCF) pour rejoindre en 1952 l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (le parti de Mitterrand), l’UPC refusa de faire de même. Les émeutes de Douala en 1955 furent d’ailleurs certainement provoquées par des agents du RDA ayant infiltré l’UPC. Ces événements amenèrent la France à commettre des actions d’une brutalité sans précédent contre les membres du mouvement nationaliste. En janvier 1959, peu après l’assassinat d’Um Nyobé en septembre 1958, la France accorda son indépendance au Cameroun,. C’est ainsi que se termina pour le Cameroun la phase la plus importante de la lutte entreprise. L’UPC, meurtri, continua cependant sa lutte désespérément pendant encore une décennie.

Petitioning for Our Rights souligne l’importance de l’éducation dans les luttes contre le colonialisme européen et la déprédation des ressources humaines et économiques camerounaises. Ce travail va au-delà d’ouvrages tels que la collection d’essais sur la résistance intérieure menée par les femmes camerounaises contre les politiques coloniales2, et complète des études antérieures sur la lutte anticoloniale de l’UPC. Parmi elles, Radical Nationalism in Cameroon de Richard Joseph, largement cité par Terretta, l’ouvrage pionnier Cameroon: United Nations Challenge to French Policy de David E. Gardinier3, The Cameroons: From Mandate to Independence de Victor Le Vine4, The Cameroon Federation: Political Integration in a Fragmentary Society de Willard Johnson5 et African Nationalism in Cold War Politics: 1952-1954 d’Emmanuel Konde6. Ces études constituent un corpus précis des politiques nationalistes au Cameroun et traitent les dimensions nationales et internationales de la lutte de l’UPC d’un point de vue entièrement masculin. Le livre de Terretta vient combler un vide dans l’historiographie du nationalisme au Cameroun en incluant un paramètre jusqu’à présent négligé : les femmes.

Emmanuel Konde.


 

  1. Voir D. ANDERSON, Histories of the Hanged: The Dirty War in Kenya and the End of Empire, New York, W. W. Norton and Company, 2005.
  2. J.-C. BARBIER, Femmes du Cameroun : mères pacifiques, femmes rebelles, Bondy, Orstom, 1985.
  3. D. E. GARDINIER, Cameroon: United Nations Challenge to French Policy, Londres-New York, Oxford University Press, 1963.
  4. V. T. LE VINE, The Cameroons, from Mandate to Independence, Berkeley, University of California Press, 1964.
  5. W. R. JOHNSON, The Cameroon Federation. Political Integration in a Fragmentary Society, Princeton, Princeton University Press, 1970.
  6. E. KONDE, African Nationalism in Cold War Politics, 1952-1954, Bloomington, Xlibris, 2012.


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