Camille Mazé, Frédéric Poulard et Christelle Ventura, dir., Les musées d’ethnologie : culture, politique et changement institutionnel.

Paris, CTHS, 2013, 295 p.

par Isabelle Mayaud  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage« La Cité de l’immigration ouvre sur fond de polémique », Reuters, 10 octobre 2007. « La Cité de l’immigration naît dans la douleur », Le Figaro, 8 octobre 2007. « Pas de flonflons pour la Cité de l’immigration », Libération, 10 octobre 2007 (p. 120). La revue de presse fournit un aperçu des nombreux et vifs débats que suscitent, depuis les années 1990, les diverses entreprises muséographiques dans le domaine des collections ethnologiques. Envisagés comme l’enjeu et le produit de luttes, les musées se révèlent un poste d’observation privilégié pour penser les mécanismes sociaux à l’œuvre dans l’histoire du développement et de la survie des institutions.

L’ouvrage regroupe neuf articles, distribués entre trois chapitres : « Des musées pour penser l’altérité », « Des musées pour représenter la France », « Des musées au service et à l’épreuve des territoires ». Ces textes sont précédés d’une introduction à visée programmatique qui s’adosse aux recherches importantes menées par ces trois spécialistes des études muséales1. Elle mobilise les ressources pluridisciplinaires dont disposent les auteurs, formés à la science politique, à la sociologie et à l’anthropologie ; le recours conjoint à certains des apports de ces trois domaines apparaît particulièrement fécond pour repenser l’institution. À l’instar de quelques travaux déjà menés dans le cadre de recherches sur les musées (p. 11-12) et en s’inspirant de la bibliographie abondante disponible en science politique et en sociologie, ces trois auteurs plaident en faveur d’une approche dynamique des processus de fondation, de reconfiguration et de recomposition qui font et défont les musées d’ethnologie en France depuis le XIXe siècle. À rebours d’une rhétorique usée de la crise et du déclin des musées d’ethnologie, le livre invite à comprendre comment différents agents initient ou accompagnent des transformations.

Le recueil rassemble plusieurs études de cas de musées français, musées nationaux aussibien que musées locaux, financés pour l’essentiel par les municipalités ou des associations. Le plan du livre s’articule à trois échelles de représentations (internationale, nationale, locale). Le premier chapitre porte sur l’histoire de quatre établissements nationaux, tous parisiens : le musée de l’Homme, le musée du quai Branly, le musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie devenu la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Fabrice Grognet s’intéresse aux collections du musée de l’Homme et dresse un panorama synthétique de leurs métamorphoses successives jusqu’à la redéfinition du musée « autour du rapport homme – nature » (p. 39). Christelle Ventura revient sur la genèse du très controversé musée du quai Branly et analyse les discours qui président à sa conception. Trois protagonistes orientent significativement le projet : Jacques Kerchache, marchand et collectionneur d’arts non occidentaux, Jacques Chirac, président de la République et Jean Nouvel, lauréat du concours international d’architecture pour la construction du musée. Ventura montre comment ils font valoir une définition esthétisante de l’objet et promeuvent une « re-catégorisation – ou plutôt artification – des objets ethnographiques » (p. 95). Anne Monjaret et Mélanie Roustan analysent l’histoire d’un bâtiment, le Palais de la porte dorée. Les auteures exposent les difficultés posées par la réaffectation de l’édifice, devenu Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Cette reconversion a supposé une prise en compte de la mémoire du lieu, sujette à des réinterprétations multiples, diversement investie par les responsables politiques, les scientifiques, les militants associatifs, mais également, les personnels salariés du musée.

Le second chapitre s’ouvre sur un article dans lequel Richard Dupuis retrace l’émergence d’un nouveau type de musée thématique. Émancipée de la tutelle de l’ethnologie et du folklore, « l’agriculture », jusqu’alors cantonnée à un espace limité au sein des musées d’ethnologie, devient, en quelques décennies, le domaine de spécialité de musées dédiés : « plus de quatre-vingt-cinq musées ruraux et agricoles sont créés entre 1945 et 1973 » (p. 147). Ce mouvement inédit de fondations accompagne une déprise agricole spectaculaire. La patrimonialisation constitue ici une forme de réponse au déclin d’un secteur économique. En revenant sur l’histoire du Musée national des Arts et Traditions populaires, les deux articles suivants s’interrogent sur les difficultés à représenter la France. Martine Segalen apporte des éclairages sur certains des motifs de résistance, de tension ou de malentendu, qui ont constitué autant d’entraves à une évolution concertée et consensuelle de l’établissement. Camille Mazé restitue l’histoire récente de la transformation en MuCEM. En une vingtaine de pages, elle relate, de manière remarquable, les principales étapes de cette évolution. L’attention portée aux enjeux internationaux permet de mieux comprendre comment le projet s’inscrit dans un mouvement d’ « européanisation » des collections nationales.

Le chapitre trois s’inscrit dans le sillage de plusieurs travaux, initiés depuis la fin des années 1990 par Vincent Dubois, Philippe Poirrier ou Loïc Vadelorge autour des politiques culturelles locales. Hélène Melin considère, à l’échelle de la région Nord-Pas-de-Calais, les politiques de reconversion stratégiques du patrimoine industriel. Anne Hertzog observe, à l’échelle de la Picardie, comment le patrimoine rural, puis le patrimoine industriel, sont tour à tour promus dans une optique de développement territorial. Serge Chaumier s’intéresse enfin à l’écomusée de Saint-Nazaire. À travers ce cas, il décline une série de tentatives récentes de renouvellement de l’institution ; « s’associant tantôt à un musée, à un centre culturel, à un parc d’attraction ou à un centre d’interprétation » (p. 275), l’établissement paraît chercher sa voie.

Quel sera le devenir de l’écomusée de Saint-Nazaire, du MuCEM, du musée de l’Homme ou du musée du quai Branly ? C’est l’une des réussites de cet ouvrage que de nous présenter une histoire des institutions qui ne peut être que toujours en train de s’écrire. Parmi la multitude d’agents évoqués dans cet ouvrage, certains semblent, plus que d’autres, en position d’initier des transformations. Les présidents et les responsables politiques occupent des postes stratégiques de ce point de vue. Les architectes orientent également, de façon très significative, les différents projets. A contrario, les scientifiques, qui depuis plusieurs décennies, avaient été associés à la conception de ces lieux et à la production de discours sur les collections apparaissent ici en retrait. Comme le soulignent plusieurs articles, les discours de ces professionnels sont régulièrement ignorés, combattus ou disqualifiés au profit d’autres points de vue portés par des collectionneurs, des administrateurs de la culture formés à l’ENA, des experts en gestion du patrimoine issus de grandes écoles de commerce ou encore des gestionnaires ou des médiateurs de la culture et du tourisme. Le recul de la profession de conservateur, par ailleurs bien étudié par Frédéric Poulard2, constitue un symptôme de cette reconfiguration professionnelle en cours.

En ce sens, l’observation des changements contemporains, au sein des institutions muséales, révèle des transformations sociologiques importantes. Comme le faisait remarquer l’anthropologue Gérard Lenclud il y a une quinzaine d’années : « Si crise de l’anthropologie il y a, la crise est évidemment de nature disciplinaire. Un savoir ne saurait être en crise ; seule une discipline peut l’être ou un milieu scientifique »3. De fait, les collections d’objets ethnologiques parsèment toujours le territoire, mais tendanciellement, les anthropologues ne sont plus en charge de leur conservation et de leur valorisation. Il nous semble que les discours récents sur « la crise des musées d’ethnologie » gagneraient à être resitués dans le cadre de ces transformations sociales et dans la perspective d’une analyse sociologique du processus de la recomposition des élites. Autrement dit, « Nul ne consent volontiers à être enterré tour vif »4.

Isabelle Mayaud.


  1. C. MAZÉ, « Mettre l’Europe au musée : une affaire d’État », thèse de doctorat sous la dir. de Michel Offerlé, Paris, EHESS, 2010 ; F. POULARD, «  Les musées de collectivités, les conservateurs et la mise en oeuvre des politiques culturelles », thèse de doctorat sous la dir. de Jean-Michel Chapoulie, Paris, Sorbonne, 2005 ; C. VENTURA, « La fondation du Musée du Quai Branly : matériaux pour une anthropologie politique et culturelle d’une institution », thèse de doctorat sous la dir. de Jean Jamin, Paris, EHESS, 2006.
  2. F. POULARD, Conservateurs de musées et politiques culturelles : l’impulsion territoriale, Paris, La Documentation française, 2010 ; F. POULARD et J.-M. TOBELEM, dir., Les conservateurs de musées : atouts et faiblesses d’une profession, Paris, La Documentation française, 2014.
  3. Cité dans C. BLANCKAERT, « La discipline en perspective : le système des sciences à l’heure du spécialisme (XIXe-XXe s.) », in : J. Boutier, J.-C. Passeron, et J. Revel,dir., Qu’est-ce qu’une discipline ?, Paris, EHESS, 2006.
  4. M. DE CERTEAU, D. JULIA et J. REVEL, « La beauté du mort », dans M. de Certeau, La culture au pluriel, Paris, Le Seuil, 1993, p. 45.


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