Matthieu Douérin, Libéralismes, la route de la servitude volontaire (Métaphysique du marché et mythes économiques), 2002

par François Denord  Du même auteur

Partiellement issu d’un DEA de sciences politiques, cet essai de Matthieu Douérin, journaliste à Profession politique, se veut une contribution à une sociologie historique du néo-libéralisme. Si d’une manière générale le ton est volontiers critique contre ce que l’auteur qualifie de « doxa dominante », ou de vulgate, et que certaines allusions humoristiques feront peut-être sourire certains lecteurs (le titre du livre et celui de l’introduction, « Aux libéraux de tous les partis… », font directement référence à La route de la servitude de Hayek), il n’en reste pas moins que l’ouvrage de Matthieu Douérin est intéressant à plus d’un titre. Ne serait-ce que parce que les tentatives d’historicisation d’une idéologie économique ou politique sont rares et que les travaux en langue française sur le néo-libéralisme le sont tout autant. Le point de départ de l’auteur est le constat, guère discutable, d’une quasi hégémonie dans l’ensemble des pays occidentaux, comme dans ceux de l’ex-Europe de l’Est, des thématiques du libéralisme économique (libéralisation, privatisation, etc.) et du libéralisme politique (État de droit, droits de l’Homme, etc.), qui inspirent largement les politiques publiques. Cherchant à analyser les modes de production et de circulation du néo-libéralisme, Matthieu Douérin souligne certains des paradoxes du libéralisme contemporain. En premier lieu, il faudrait être excessivement attaché à la vieille histoire des idées pour affirmer qu’il s’agit d’un tout cohérent. Le néo-libéralisme est une idéologie susceptible d’appropriations multiples, dont la définition est un enjeu de luttes pour ses détracteurs comme pour ses partisans. En second lieu, il n’est pas nécessaire que les théoriciens du néo-libéralisme soient particulièrement en vue, ni même influents, pour que leurs idées s’incarnent dans des politiques économiques. L’exemple de la France en témoigne. L’auteur se propose de rendre compte du néo-libéralisme dans sa dimension institutionnelle d’abord, en consacrant un chapitre aux principaux think tanks et institutions promouvant le néo-libéralisme dans le monde et en France ; dans sa dimension symbolique ensuite, deux chapitres traitant des fondements théoriques du néo-libéralisme, ainsi que de l’opposition récurrente entre libertariens ou anarcho-capitalistes, rêvant d’une société sans État, et utilitaristes, admettant certaines formes d’interventionnisme étatique. Appuyé essentiellement sur des sources imprimées et électroniques, l’ensemble est assez convaincant, même si l’auteur oscille de manière permanente entre description informée et volonté de déconstruction théorique. On ne peut reprocher à Matthieu Douérin de n’avoir pas eu à recours dans le cadre d’un essai à des dépouillements d’archives ou à des entretiens. Il est cependant dommage qu’il n’ait pas utilisé certains ouvrages français (comme le livre dirigé par Brunot Jobert et Brunot Théret, Le tournant néo-libéral en Europe : idées et recettes dans les pratiques gouvernementales) et anglo-saxons (notamment Thinking the Unthinkable de Richard Cockett ou A History of the Mont Pelerin de Ronald Max Hartwell), qui lui auraient apporté certains éléments factuels et contextuels qui manquent parfois à ses développements. On regrettera également qu’il n’ait considéré que l’aspect le plus « intellectuel » du néo-libéralisme, laissant de côté soit certaines évolutions institutionnelles qui expliquent en partie son succès ou en sont le révélateur (la construction européenne, par exemple), soit certains acteurs, dont il passe le rôle sous silence, à commencer par le patronat.



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