Matthew Hilton, Consumerism in Twentieth-Century Britain: The Search for a Historical Movement, 2003

Hilton (Matthew), Consumerism in Twentieth-Century Britain: The Search for a Historical Movement. Cambridge, Cambridge University Press, 2003, 382 pages.

par Alain Chatriot  Du même auteur

Le livre de l’historien britannique Matthew Hilton est important par son ampleur et sa nouveauté. Son histoire de la mobilisation des consommateurs en Grande-Bretagne au XXe siècle n’a que peu d’équivalent si ce n’est à propos des États-Unis le livre très reconnu de Lizabeth Cohen, A Consumers’ Republic: The Politics of Mass Consumption in Postwar America (New York, Alfred A. Knopf, 2003). L’ouvrage se présente comme une somme sur le sujet, il est donc tout à la fois une synthèse des travaux existants et une recherche inédite sur bien des points (comme le montre la liste d’archives dépouillées). Le projet du livre est clairement exposé dans le sous-titre : « la recherche d’un mouvement historique ». Son double sens renvoie tout à la fois à montrer les mobilisations successives des militants consuméristes qui parlent au nom de la « société civile » face à l’État et aux partenaires sociaux du monde de la production, en recherchant un autre modèle de « démocratie sociale », et au projet scientifique de restitution de cette histoire.

Rappelant l’importance des travaux d’Edward P. Thompson sur l’ « économie morale » de la foule au XVIIIe siècle, Hilton montre dans son premier chapitre l’évolution du thème de la consommation au XIXe siècle sous l’influence grandissante de la pensée socialiste et des mobilisations des coopérateurs. Un des intérêts du livre réside ensuite dans le chapitre très riche sur la Première Guerre mondiale où la création d’un Conseil des consommateurs apparaît comme une forme originale pour gérer la pénurie. Durant l’entre-deux-guerres, l’auteur montre la place des différentes institutions mises en place par l’État pour réguler les consommations (Political and economic planning, Royal commission on food prices, Food council), en soulignant les difficultés du mouvement consumériste dans ses relations avec le Labour Party. Ces contradictions maintenues après la Seconde Guerre mondiale amènent le mouvement à s’autonomiser politiquement et même à être soutenu par les gouvernements conservateurs au cours des années 1960. Apparaissent alors durant cette période de nouveaux acteurs que l’auteur baptise du nom collectif de « professionnels ». Ces économistes, ingénieurs, universitaires ou cadres d’entreprises animent la Consumers’ Association, créée en 1956 et dont la revue Which? obtient un certain retentissement. Les débats portent sur la qualité des produits testés par les associations. Après avoir entre autres montré le rôle des organisations féminines, le livre se clôt sur une mise en perspective avec la globalisation et le retour, en écho aux débats du début du XXe siècle sur la moralisation de la consommation, d’un questionnement en termes de consommation éthique.

Organisé suivant un plan chronologique clair, doté d’un index utile et d’une bibliographie complète, ainsi que d’un choix judicieux d’illustrations, l’ouvrage fait découvrir au lecteur une autre vision de la société britannique au XXe siècle et de son Etat en questionnant la « machinerie consultative » que celui-ci met en place. L’attention aux acteurs individuels et collectifs et surtout peut-être aux institutions permet d’obtenir une vision fine de l’évolution, des réussites et des échecs de la mobilisation consumériste. L’échelle globale d’analyse laisse parfois quelques regrets comme par exemple à propos des mémoires successives des différents mouvements au cours du XXe siècle dans les générations de militants. Les outils offerts par la sociologie de la mobilisation et des groupes d’intérêt auraient ainsi pu être davantage mobilisés, mais l’ampleur du propos limitait forcément les études plus micro. De telles références analytiques peuvent toutefois être jugées plus efficaces heuristiquement que les travaux de Michel de Certeau dont l’auteur se revendique. Les formes de la justification et l’accès à la scène publique des mouvements consuméristes pourraient être davantage étudiés en tant que telles, au-delà de la caractérisation des différentes époques distinguées par l’auteur. Ainsi l’analyse des institutions à laquelle il se livre pourrait être complétée en s’interrogeant sur la manière dont ces créations institutionnelles sont des espaces d’aboutissement, de neutralisation ou d’amorces de la mobilisation sociale en période de crise autour des questions de consommation.

Matthew Hilton montre néanmoins très bien qu’au-delà des analyses culturelles les questions de consommation sont économiques, sociales et politiques : il parle même explicitement de son livre comme une volonté de « repolitiser le consumérisme ». Le projet de ce livre s’inscrit également dans les démarches collectives qu’il a codirigé (avec M. Dauton, The politics of consumption : Material culture and citizenships in Europe and America, Oxford, Oxford University Press, 2001 et avec A. Chatriot et M.-E. Chessel, Au nom du consommateur. Consommation et politique en Europe et aux États-Unis au XXe siècle, Paris, La Découverte, 2004). On peut espérer que ces initiatives et ce livre amène les chercheurs français et ceux des pays sur lesquels nous manquons d’études à se consacrer à ces questions dès lors que comme l’écrit avec humour, mais de manière discutable l’historien américain Gary Cross, cité par M. Hilton : « Consumerism was the “ism” that won » (An All-Consuming Century: Why Commercialism Won in Modern America, New York, Columbia University Press, 2000).


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