Martine Sonnet, Atelier 62, 2008

Martine Sonnet, Atelier 62. Cognac, Éditions Le temps qu’il fait, 2008, 236 pages.

par Patrick Fridenson  Du même auteur

Un livre éblouissant autant qu’attachant. Martine Sonnet, qui se définit comme « écrivaine sur les bords, historienne au milieu, employée aux écritures et blogueuse de temps en temps », a voulu faire part au public de la vie de son père Armand, mort en 1986, dont une grande partie s’est accomplie comme ouvrier forgeron à l’atelier 62 des usines Renault de Boulogne-Billancourt. Nullement spécialiste de ce domaine de l’histoire et de cette période, elle a réussi un livre que des spécialistes n’auraient sans doute pas été capables de réaliser. Elle a mobilisé à cette fin ses souvenirs, les photos conservées et a fait à partir d’eux un travail d’enquête complémentaire agrégeant des papiers de son père (ceux de 1937 et 1951 sont reproduits sur le site Internet de Martine Sonnet), des témoignages oraux, des archives et des sources imprimées. Mais rien de tout cela n’aurait eu autant d’impact sur les lecteurs s’il n’y avait pas un considérable talent d’écriture, sensible aux corps, aux objets, aux lieux, aux couleurs, aux bruits, comblant les vides de la mémoire et des sources, partant à la recherche de l’intimité, rendant vivantes les analyses les plus ardues, conjuguant fidélité, émotion, et les atouts de l’historienne : contextualisation et sens critique.

Ce livre fait donc l’histoire d’un homme, issu d’une famille d’origine normande au XVe siècle, d’un village de l’Orne où lui-même fait ses débuts comme forgeron à l’ouvrier de la grande entreprise, toujours aux prises avec le feu, le métal mais cette fois aussi avec l’espace de l’usine, et de ses engagements individuels et collectifs. On a là toutes les vertus de la micro-histoire. Et le livre donne plus que cela. Cet homme n’est jamais représenté seul. Il y a hors de l’usine la famille, les amis aussi bien que dans l’atelier les camarades de travail ou de syndicat. On saisit les évolutions des forges de Billancourt, dont Noëlle Gérôme avait donné une anthropologie, et les crises des métiers, ou la lancinante question de la santé au travail. On trouve alors une image méconnue et souvent poignante de la France de l’après-guerre aux années 1970.

Sorti chez un petit éditeur courageux, ce livre connaît depuis un succès mérité. Le portrait posthume du « réfractaire » Armand Sonnet mérite de prendre place aux côtés de celui que Nicolas Hatzfeld a consacré cette fois à un groupe, les « gens d’usine » de Peugeot-Sochaux, ou de la biographie qu’Aimée Moutet a dressée de Roger Vacher chez Renault, du vivant de celui-ci. Non seulement dans les bibliothèques mais, pour beaucoup de lecteurs, comme livre de chevet, et pas seulement sur l’automobile ou le travail : sur la relation entre un père et sa fille.


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