Martine Mespoulet, Statistique et révolution en Russie…, 2001

Mespoulet (Martine), Statistique et révolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930). Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001, 337 pages. Préface de Wladimir Berelowitch.

par Nathalie Moine  Du même auteur

L’ouvrage de Martine Mespoulet, issu de sa thèse, est consacré aux statisticiens de l’Empire russe depuis la fin du XIXe siècle et à leur devenir au cours de la première décennie du régime bolchevique. Il faut d’emblée souligner tout l’intérêt de l’espace chronologique choisi, puisque son étude, des années 1880 au début des années 1930, franchit les coupures des guerres et des révolutions. Elle peut ainsi mettre en scène la naissance de deux administrations, dont elle démontre la filiation, avant que la révolution stalinienne n’y porte un coup fatal : la formation de l’administration statistique des zemstva, qui sera plus tard au fondement de la Direction statistique centrale du jeune État bolchevique. L’histoire de l’administration statistique est traitée sous l’angle de la constitution d’une profession, ce qui délimite très rigoureusement les contours de l’étude par les questions de formation, de carrières, de lieux d’échange et de circulation des savoirs et des expériences.

La première génération étudiée est celle des fondateurs de la statistique des zemstva, forme d’autoadministration locale mise en place à partir des années 1860. Les premiers bureaux apparaissent au cours des années 1870 et sont connus pour les enquêtes menées, qui répondent à la fois à des commandes de l’État central et à des préoccupations de connaissance d’ordre plus scientifique, mais aussi plus locales. Martine Mespoulet montre qu’avant d’être une source d’informations riches et diversifiées, elles furent le creuset d’innovations en matière de méthodes et d’objets d’enquêtes. La cohérence de ce qu’elle décrit déjà comme un groupe professionnel tient à des parcours de formation homogènes (faculté de droit de l’Université de Moscou, Académie d’agriculture Petrovski de Moscou, etc.), mais aussi des itinéraires politiques souvent semblables : ces statisticiens seraient pour la plupart des opposants au tsarisme, qui doivent leur poste en province à l’exil ou au retour d’exil qui leur ferme la porte de la capitale. De fait, leur circulation sur le territoire russe est impressionnante, puisqu’ils font leur apprentissage dans plusieurs régions, vivant une forme de compagnonnage durant de longues semaines à l’occasion des enquêtes menées dans les campagnes russes avec leurs confrères plus expérimentés. Le bureau de la région de Moscou et les établissements d’enseignement supérieur de cette ville forment le cœur du réseau, tandis que des rencontres périodiques au sein de congrès de statistiques ou la participation aux congrès d’autres professions en construction donnent un horizon national, voire international à leurs participants. Au début du XXe siècle, les statisticiens des zemstva ont su se rendre indispensables malgré les tensions politiques et le manque récurrent de moyens, et tranchent avec le profil beaucoup plus amateur du réseau de collectes d’informations statistiques du Ministère de l’Intérieur.

C’est donc tout naturellement l’administration des zemstva, et au premier chef les statisticiens, qui sont en première ligne pour mettre en place une organisation centralisée de l’économie, notamment en matière d’approvisionnement, dès les premiers mois de la Première Guerre mondiale, alors que les services de l’État central tsariste se délitent. Dès lors, la formation d’une administration centrale de la statistique, définitivement institutionnalisée au lendemain de la Révolution d’Octobre, y trouve ses premiers jalons, conformément aux souhaits des statisticiens eux-mêmes, à la recherche depuis toujours de coordination et d’homogénéisation. La première décennie ne voit pas pour autant le triomphe complet de ces professionnels, même si se réalisent beaucoup de leurs souhaits, autour de la constitution d’une administration reconnue au plus haut niveau mais indépendante, sur le papier, du pouvoir politique, de leur maîtrise des critères de recrutement, mais aussi des circuits de formation, ou encore de la production statistique. Dans le même temps, le travail de sape qui aboutira au bouleversement des années 1930 est déjà à l’œuvre : l’appareil peu à peu investi par les hommes du Parti; la concurrence avec d’autres administrations, au premier chef le Gosplan, autrement plus dangereuse qu’à l’époque tsariste; une soumission progressive aux conceptions du nouvel État en matière d’organisation de l’économie et de la production d’informations. La défaite des professionnels des zemstva, à l’orée des années 1930, se solde par le remplacement des hommes eux-mêmes, mais aussi une profonde redéfinition du style des enquêtes, facilitée par un redécoupage administratif qui disqualifie les compétences acquises pendant des décennies.

L’ouvrage ne manquera pas de susciter chez le lecteur quelques questions. En particulier, la rigueur de M. Mespoulet lui fait un peu laisser de côté, surtout pour la période soviétique, la production statistique elle-même, traitée comme facteur puissant d’homogénéisation de la profession, même si elle a développé ailleurs certains points, notamment la pratique précoce des enquêtes par sondage. Il est vrai que ces questions sont au cœur du travail d’A. Stanziani et sont également évoquées par A. Blum2. On ne manquera pas non plus d’être frappé par l’empathie de l’auteur pour ses personnages, dont elle fait un portrait uniformément positif d’hommes alliant esprit de solidarité, aspirations généreuses, capacité à analyser le monde rural et à assimiler les acquis de la statistique européenne jusqu’à la supplanter. Il s’agit là d’un ouvrage essentiel, et la préface de W. Berelowitch aide d’emblée le lecteur à en saisir les apports. L’auteur met en contact les problématiques sur l’histoire russe avec celle des sociétés occidentales de la même époque, en se réclamant à la fois des travaux d’Alain Desrosières sur l’histoire de la statistique et de Christian Topalov sur la nébuleuse réformatrice. En ce qui concerne la Russie elle-même, elle aide à saisir la complexité des passerelles entre administration tsariste et administration du nouveau régime, mais aussi entre les années 1920 et la période stalinienne. Elle met en évidence un milieu réformateur, dans lequel s’insèrent les statisticiens de zemstva, à la recherche d’une connaissance qu’ils veulent scientifique du social. Enfin, la notion de déprofessionnalisation paraît particulièrement pertinente pour décrire la place du volontariat et la déqualification des statisticiens au cours des années 1930, mais aussi, sans doute, les processus à l’œuvre dans d’autres administrations. On terminera sur une petite remarque concernant des options éditoriales, indépendantes de l’auteur, avant tout l’absence horripilante d’une bibliographie en fin d’ouvrage, le lecteur devant grappiller dans les notes infrapaginales références bibliographiques, biographies et définitions de termes.



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