Marie-Claude Blanc-Chaléard, Les Italiens dans l’Est parisien. Une histoire d’intégration (1880-1960), 2000

Blanc-Chaléard (Marie-Claude), Les Italiens dans l’Est parisien. Une histoire d’intégration (1880-1960). Rome, École Française de Rome, 2000, 803 pages.

par Judith Rainhorn  Du même auteur

      Pierre Renno  Du même auteur

Le volumineux ouvrage que nous livre Marie-Claude Blanc-Chaléard, tiré de sa thèse soutenue à l’Institut d’études politiques de Paris en 1995, dépasse, par la richesse de ses apports, le simple cadre d’une monographie sur les migrants italiens, qui ont longtemps constitué le premier groupe étranger dans la région parisienne et dont l’histoire migratoire se confond partiellement avec celle de l’urbanisation et de l’industrialisation de la capitale. Assumant le caractère contemporain du questionnement, tout en se défendant de vouloir répondre à la « demande sociale » qui est celle des années 1990, où les questions d’immigration et d’intégration se sont vues propulsées au premier rang du débat public, l’auteur se place d’emblée sur le terrain d’un objet d’histoire clos, puisque l’immigration italienne de masse vers Paris appartient désormais intégralement au passé. Plaçant volontairement la question dans le temps long (1880-1960), qui permet la prise en compte et la comparaison des différentes vagues migratoires transalpines, Marie-Claude Blanc-Chaléard pose ainsi la question fondamentale des modes et des vecteurs de l’intégration des migrants : comment des Italiens sont-ils devenus des Parisiens ?, telle est l’interrogation essentielle à laquelle ce travail tente de répondre et que souligne le sous-titre de l’ouvrage (Une histoire d’intégration). La construction chronologique de l’ensemble apparaît relativement classique, le découpage en trois grandes périodes correspondant aux trois « âges » de l’immigration italienne, brutalement séparés par les deux guerres mondiales, l’ensemble s’articulant autour de la période-clé de l’entre-deux-guerres, à la fois temps du « grand afflux » (années vingt) et de la « grande stabilisation » (années trente). Ce découpage chronologique s’avère ici opératoire, tant chaque période correspond à une vague différente d’immigrants, chacune des générations tenant une place spécifique dans la formation et l’évolution des espaces transalpins de l’Est parisien. Dans un souci d’ « histoire concrète » (p. 9), l’auteur s’attache en effet à étudier au plus près le vécu des migrants et de leurs enfants, au cours de trois à quatre générations : logement, emploi, comportements démographiques et matrimoniaux, engagement politique, sociabilités internes et externes du groupe sont passés au crible de la recherche, grâce à l’usage d’un corpus de sources aussi colossal que divers, au sein duquel une place non négligeable est accordée aux témoignages oraux de migrants, enfants italiens du bas-Montreuil ou de la rue Sainte-Anne à Nogent, qui racontent par bribes ce qu’était leur Paris italien. Utilisées avec la circonspection critique qui sied à tout usage des témoignages, ces sources permettent d’enrichir le récit d’une présence vivante.

Le parti pris méthodologique de l’ouvrage est explicité d’emblée : empreinte de sa formation première de géographe, Marie-Claude Blanc-Chaléard s’attache à décrire les « territoires » italiens de l’Est parisien, partant du constat que toute société humaine se rattache à un espace qu’elle s’approprie et qu’elle modèle à sa manière. Le choix de l’espace étudié est avant tout dicté par la réalité de l’implantation italienne en région parisienne : la radiale qui part du faubourg Saint-Antoine et qui file vers les bords de Marne à travers le quartier de Charonne constitue le regroupement italien le plus étendu, le plus peuplé et le plus étoffé de l’agglomération parisienne à partir de la fin du XIXe siècle. Espace restreint à une portion de la capitale et de sa banlieue, donc, mais dont la diversité permet d’établir de multiples comparaisons internes. Les deux quartiers parisiens de Charonne et de Sainte-Marguerite, eux-mêmes fortement identifiés et différenciés, ne portent ni la même identité sociale ni la même italianité que les communes de banlieue de Montreuil et de Nogent-sur-Marne : quatre espaces dans lesquels les modes et les rythmes de l’intégration italienne n’ont pas pris le même visage. Certes, la grande majorité des Italiens de l’Est parisien, à l’intérieur comme à l’extérieur des fortifs, est originaire du Nord de la péninsule – vallées apennines des régions rurales de Plaisance et de Parme, Piémont, Vénétie. Mais c’est pourtant la diversité qui domine – diversité des origines, diversité des niveaux d’intégration, diversité des parcours individuels et collectifs –, et les comportements régionalistes, voire campanilistes, abondent parmi les Italiens installés dans la capitale. En cette matière, l’espace nogentais contraste pourtant fortement avec les trois autres quartiers étudiés, puisqu’on y constate une homogénéité remarquable du recrutement italien (Val Nure et Val Ceno, multiples hameaux de la commune de Ferriere), qui a, selon la formule d’Yves Lequin, fait de Nogent un Rocca-sur-Seine.

Marie-Claude Blanc-Chaléard dessine donc, au fil des pages, une typologie des territoires italiens de l’Est parisien. Certaines tendances de fond apparaissent clairement, telles l’importance de la vague migratoire massive des années vingt, mêlant immigration de travail et immigration politique, qui vient revivifier les Petites Italies et, dans une certaine mesure, mettre en péril l’intégration des premiers venus dans le milieu parisien; la coexistence permanente d’une incontestable amorce de sédentarisation et d’une intense mobilité des migrants, notamment au cours de la « grande stabilisation » des années trente; la modification radicale de l’après-Seconde Guerre mondiale, lorsqu’un nouveau contexte de croissance permet de transformer les acquis (notamment économiques et scolaires) des migrants italiens en authentique mobilité sociale. Au-delà de ces tendances globales qui présentent de nombreuses similitudes au sein des espaces envisagés, chacune des situations locales se caractérise cependant par une évolution distincte. La « cité du bois » du faubourg Saint-Antoine, espace de spécialisation professionnelle où se retrouvent les migrants dépositaires d’un savoir-faire traditionnel et d’une habitude migratoire séculaire; le Montreuil ouvrier – haut lieu de cette banlieue rouge dont l’auteur n’hésite pas à revisiter le mythe – où dominent les hôtels garnis et les meublés qui accueillent les prolétaires italiens ; le Nogent placentin, enfin, où les tendances communautaires sont les plus profondes, mais dont le fonctionnement social ne peut pourtant se réduire à celui du ghetto. Le poids du contexte politique est également étudié avec soin, l’auteur tentant de replacer chacune des situations locales dans le combat plus vaste entre fascisme et antifascisme italien à Paris dans l’entre-deux-guerres.

On pourrait regretter que la volonté d’exhaustivité dont l’auteur semble animé confine presque à la gageure, sur certains sujets qui ne sont pas au cœur de l’étude, tandis que la profusion de l’appareil graphique (cartes, schémas, histogrammes et autres « camemberts ») nuit parfois au déroulement de la lecture. Mais l’une et l’autre sont cependant la preuve de l’importance de la recherche réalisée par Marie-Claude Blanc-Chaléard. La mise en lumière de la diversité des territoires italiens dans l’Est parisien au cours de la période de l’immigration de masse permet également de prendre la mesure du poids essentiel du milieu d’accueil dans le processus de transformation des comportements et des habitudes sociales des étrangers. L’auteur montre avec force que les années 1880, qui ont vu la modification des contours de l’immigration italienne en région parisienne, les « petits Italiens », musiciens des rues ou vendeurs de statuettes d’albâtre, cédant la place aux prolétaires de l’industrialisation de la capitale, ont donné le coup d’envoi à un vaste mouvement d’intégration des Transalpins dans le creuset parisien, dont la puissance assimilatrice est constamment réaffirmée. En son sein, les territoires italiens, atomisés dans le divers de l’espace urbain et banlieusard, largement ouverts sur le milieu d’accueil et sur ses pratiques sociales, ont constitué des espaces de transition dans le processus de « parisianisation » d’une partie des migrants. Le livre de Marie-Claude Blanc-Chaléard, par l’attention qu’il porte à toutes les facettes du phénomène d’intégration des Italiens, accompagnant les intenses transformations qu’ont connues la société et l’espace parisiens depuis la fin du XIXe siècle, apparaît comme une île majeure dans la connaissance de ce que Pierre Milza a appelé l’archipel des Ritals.



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