Marie-Claude Blanc-Chaléard, En finir avec les bidonvilles. Immigration et politique du logement dans la France des Trente glorieuses.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageÀ la suite de son travail de thèse sur l’intégration des Italiens en région parisienne entre les années 1880 et 1960, Marie-Claude Blanc-Chaléard n’a eu de cesse de creuser cette intersection entre histoire des migrations et histoire urbaine pour forger une histoire sociale et politique de l’intégration. Cet ouvrage, tiré de son mémoire d’habilitation à diriger les recherches soutenue en 2008 (mais d’écriture largement remaniée, même si la structure des chapitres reste la même), est dans cette droite ligne, en prenant pour objet spécifique l’éradication des bidonvilles en France durant les Trente Glorieuses.

Le phénomène, bien que peu médiatique jusqu’en 1964, n’a alors rien de confidentiel : on dénombre en 1965 75 000 personnes vivant dans 255 bidonvilles, dont plus de la moitié en Île-de-France. Principalement travailleurs immigrés algériens et portugais, « exclus du marché du logement mais intégrés à celui du travail », ils « subissent les stigmates du danger sanitaire, de l’arriération et, mot-clé de l’époque, de ‘l’inadaptation’ à la ville moderne » (p. 8). D’abord considérés comme relevant du contexte de la décolonisation et de l’immigration (principalement algérienne), ces bidonvilles deviennent rapidement un fait urbain à part entière, lié à la crise du logement et à la « crise de croissance des villes françaises » (p. 10). Le choix de la région parisienne, « à la fois exemplaire et exceptionnelle » (p. 16), est justifié par l’ampleur qu’y prend le phénomène, puisque s’y tapissent les deux tiers de la population en bidonville de l’espace national et qu’y sont situés les plus gros bidonvilles de France – lesquels motivent le traitement politique de la question. L’ouvrage, ponctué de nombreux tableaux, cartes et encarts biographiques, s’articule en neuf chapitres qui permettent de suivre une progression globalement chronologique.

Le développement des bidonvilles opère sur un terreau déjà ancien, et qui ne fait que s’accentuer, de lien entre immigration et recours aux taudis – notamment garnis et meublés intra muros, mais aussi « zone » périphérique et bicoques de banlieue, où « ‘l’entre-soi’ de quelques familles leur permet de s’acclimater plus facilement à un environnement inconnu » et de « passer doucement de la vie rurale à la vie urbaine » (p. 32). D’autant que germe progressivement, dès le début du XXe siècle, une crise du logement qui devient dramatique après-guerre. Dès lors, si « avant 1945 l’habitat des immigrés ne fait pas problème et ne constitue pas un objet politique » (p. 41), les choses changent ensuite. Pour faire face à l’immigration de travail des hommes isolés, les premiers foyers sont développés à partir de 1953, mais paraissent dérisoires face à l’ampleur des besoins. À la suite de l’appel de l’abbé Pierre à l’hiver 1954, les pouvoirs publics lancent parallèlement les « cités d’urgence », logements de transit aux normes réduites destinés aux familles tant « asociales » qu’ « ordinaires », et qui tournent vite aux taudis.

À partir de 1956, l’immigration prend des proportions nouvelles et la guerre d’Algérie rend explicite la volonté de contrôler cette migration perçue comme aussi « inassimilable » que politiquement dangereuse – les bidonvilles de Nanterre devenant, en particulier, des fiefs indépendantistes. Il ne relève pas du hasard qu’ils soient évoqués pour la première fois au sommet de l’État en juillet 1956, quelques mois après le vote des pouvoirs spéciaux, puis qu’en août soit créée la Société nationale de construction de logement pour les travailleurs algériens (Sonacotral), pour substituer aux garnis et hôtels des foyers modernes. En décembre 1958 est établi le Fonds d’action sociale (FAS), désormais socle du système de financement de la politique sociale en faveur des migrants.

Les années 1960-62 sont alors celles d’une première vague de résorption des bidonvilles de Nanterre (5 000 habitants en 1959 et 800 fin 1962, mais à nouveau 8 000 en 1966, avec cette fois non plus tant des isolés que des familles) et de la création, en 1961, de la « brigade Z », qui restera « l’un des symboles de la violence publique » (p. 126) par son action impitoyable de démolition : conduite de force vers les lieux de relogement, bulldozers, feu mis aux baraques. Les « isolés » se voient proposer un relogement en foyer Sonacotral, lesquels font toutefois « fuir davantage qu’ils n’attirent » (p. 139) : « le modèle colonial dominant dans la gestion de ces foyers a produit une contradiction entre lieu d’accueil et d’insertion et lieu de domination et d’exclusion, qui n’a cessé de se creuser jusqu’au mouvement de grève des loyers des années 1970 » (p. 139). Dès lors, ces « isolés » viennent encore grossir les effectifs des cafés-garnis. Pour les familles, il s’agit dans l’idéal de relogement en habitat « normal », pour éviter la ségrégation et favoriser l’adaptation ; en pratique toutefois, des quotas d’environ 15 % sont rapidement mis en place, pour ne pas donner l’impression de favoriser les familles algériennes. Et la sélection d’opérer au profit des plus « adaptables », les autres étant reléguées dans les cités de transit qui se multiplient à partir de 1960 – dans une logique moins d’éducation et d’autonomie que de paternalisme infantilisant et colonial, de surveillance et de tutelle.

La médiatisation des bidonvilles n’éclot véritablement qu’en 1964, sous la conjonction de la proposition de loi déposée par Michel Debré pour faciliter leur résorption (et qui aboutit en décembre) et de la découverte de l’ampleur prise par le bidonville de Champigny, identifié dès 1957 mais alors fort de presque 9 000 habitants, essentiellement portugais. « Avec la loi Debré, les bidonvilles sortent du domaine d’exception de la période algérienne » (p. 197) et entrent dans un cadre légal de lutte contre l’habitat insalubre. La loi, qui permet une procédure exceptionnelle d’expropriation au profit d’une collectivité publique, est complétée en 1966 par un amendement facilitant les expropriations en cas de terrains morcelés. Toutefois, impliquant une procédure trop longue, elle ne sera appliquée que pour Champigny. Lancée en 1966, plus difficile que celle des bidonvilles d’Algériens en raison notamment du soutien d’associations, la résorption du bidonville portugais ne s’achèvera qu’en 1972. De cette phase relève aussi la résorption, entre 1966 et 1969, de La Campa (La Courneuve), pris en main depuis 1961 par les équipes d’ATD Quart Monde et où la préfecture recense, en 1966, 2.300 habitants (dont un tiers d’isolés) d’origines diverses.

De fait, « peuplés de célibataires au temps des ‘Français Musulmans d’Algérie’, les bidonvilles sont devenus une affaire de familles et la croissance de leur nombre constitue la pierre d’achoppement de la politique de résorption » (p. 231). Or le relogement des familles est lui aussi un échec, 90 % étant transférées non en HLM mais en cités de transit ou en hébergements d’attente, séparés des pères. Et le transit fonctionne très mal, par manque de logements en aval (donc blocage du turn-over) et de moyens du FAS, mais aussi mauvaise volonté d’accueil mise par les HLM et les municipalités, et faiblesse de l’action éducative.

La seconde moitié des années 1960 est également la période où les associations s’affirment comme actrices importantes, et contestataires. En octobre 1964 naît, par solidarité des habitants de Champigny avec les Portugais du bidonville, l’Association de soutien aux travailleurs étrangers (Aste), puis en juin 1966 la Fasti, pour fédérer les Associations pour le soutien des travailleurs immigrants (Asti) locales. Dans la mouvance des chrétiens de gauche et du PSU, ses militants invitent à dénoncer les abus des résorptions et les dysfonctionnements du relogement, à donner aux immigrés les moyens d’exprimer leurs choix, à développer les échanges culturels. À partir de 1968, les militants de la Gauche prolétarienne les intègrent à leur lutte, tandis que la Fasti et la Cimade se radicalisent – cette dernière contribuant en 1972 à la création du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti).

Entre-temps, l’année 1970 s’ouvre sur la mort par asphyxie de cinq travailleurs africains dans un taudis d’Aubervilliers tenu par un marchand de sommeil, largement couverte par les médias. Le Premier ministre Chaban-Delmas annonce sa volonté d’en finir avec les bidonvilles et garnis d’ici la fin 1972. Outre qu’il « a servi de prétexte pour infléchir la politique d’immigration des années 1960, instaurant un contrôle des flux » (p. 298), ce drame engendre le vote en urgence, en 1970, de la loi Vivien qui dote pour la première fois les pouvoirs publics des moyens efficaces de destruction de l’habitat insalubre.

Le début des années 1970 scelle la fin (provisoire) des bidonvilles, la « course de vitesse entre résorption et repeuplement » (p. 331) tournant enfin à l’avantage de la seconde. Les dernières baraques du Val-de-Marne sont évacuées en 1972, les dernières familles du Franc-Moisin en 1973. De fait, les cités de transit se multiplient entre 1970 et 1975 (bien que très décriées, elles abritent 120 000 personnes en 1978), tandis que les HLM, de plus en plus dévalorisés, deviennent du même coup accessibles aux immigrés. Ces regroupements désormais contraints (au contraire du premier XXe siècle), qui catalysent de surcroît avec la crise économique et sociale, induisent une prolétarisation et de nouvelles ségrégations. « Aussi, contrairement à l’évolution des années 1950 où les communautés étrangères sont devenues invisibles, les années 1970 sont celles d’une consolidation de ‘l’étrangeté’, inscrite dans un mode d’habitat. Et ceux qui ont fait le chemin du bidonville au HLM ont emporté avec eux le poids de la stigmatisation » (p. 373).

C’est donc l’histoire d’une résorption réussie, mais d’une intégration ratée, que relate Marie-Claude Blanc-Chaléard dans cet ouvrage qui sera désormais incontournable sur le sujet – car posant le cadre tout à la fois national et francilien, politique et social. Après l’heure des travaux sociologiques d’époque puis des témoignages (d’habitants de bidonvilles comme de militants), il lance aussi celle de l’écriture historienne. Commencé dans la période des prémices, soutenu dans celle des débuts, il vient à publication dans celle de l’envol historiographique – il n’est que de citer le Ph.D. d’Amelia Lyons1, les thèse de Muriel Cohen2, Émilie Elongbil-Ewane3 ou Cédric David4. Beaucoup n’en reste pas moins encore à faire : pour la région lyonnaise, où les bidonvilles ont été résorbés bien plus tôt qu’en région parisienne, on ne compte que quelques mémoires de master et notre travail, réalisé « par la bande » ; on connaît de même encore très mal les cas des autres grandes villes françaises. Sans compter les petites : un travail documentaire en cours sur la région Rhône-Alpes, mené par Frédéric Blanc, Olivier Chavanon et Jean-Luc de Ochandiano, a permis le repérage de (micro-)bidonvilles dans d’innombrables villes – Oyonnax, Valence, Givors… Cette historiographie désormais lancée a donc de beaux jours devant elle.

Axelle Brodiez-Dolino.


1 A. LYONS, The Civilizing Mission in the Metropole: Algerian Families and the French Welfare State, Stanford, Stanford University Press, 2013 [Lire le compte rendu].

2 M. COHEN, « Des familles invisibles. Politiques publiques et trajectoires résidentielles de l’immigration algérienne (1945-1985) », Thèse pour le doctorat d’histoire, Université Paris I, 2013.

3 É. ELONGBIL-EWANE, « Loger les Algérien-ne-s à Lyon et les Turc-que-s à Berlin-Ouest. De l’accueil des populations migrantes à la gestion des territoires urbains. Années 1950-1970 », Thèse pour le doctorat d’histoire, Université Lyon 2, 2014.

4 C. DAVID, « Logement social des immigrants et politique municipale en banlieue ouvrière (Saint-Denis, 1944-1955). Histoire d’une improbable citoyenneté urbaine », Thèse pour le doctorat d’histoire, Université Paris Ouest-Nanterre, 2016.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays