Marie-Claire Lavabre, François Platone, Que reste-t-il du PCF ?, 2003

Lavabre (Marie-Claire), Platone (François), Que reste-t-il du PCF ? Éditions Autrement, 2003, 156 pages, « CEVIPOF-Autrement ».

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

À la question qui sert de titre, on serait d’abord tenté de répondre, sinon rien, du moins pas grand chose. Cet ouvrage de vulgarisation, solidement ancré sur les apports les plus récents de la science politique (à moindre titre de l’Histoire) invite pourtant à la nuance.

Les auteurs analysent successivement les structures du Parti communiste, la sociologie de ses adhérents, son électorat et sa culture et rappellent quels en étaient les caractères distinctifs dans les années 70, avant que ne s’amorce la décrue. Le changement de nature, parfois radical, et le déclin sont partout indéniables. Les cellules d’entreprises qui contribuaient à assurer sa nature ouvrière sont devenues un fait résiduel et le réseau des structures d’encadrement et d’intégration, aujourd’hui bien lâches. Le centralisme démocratique qui, pour avoir contribué à ossifier le parti, avait du moins permis l’affirmation d’un appareil solide, d’une grande efficacité et capable de mobilisation a disparu. La chute et la mutation de ses effectifs, leur vieillissement, l’effondrement de son électorat et de ses élus n’est plus à démontrer et l’identité communiste, hier définie par ses liens à la classe ouvrière, la révolution, le Parti et l’Union soviétique, ces « quatre piliers », aujourd’hui brouillée et morcelée. Cette crise n’est assurément pas spécifique au parti communiste, rappellent Marie-Claire Lavabre et François Platone. Du moins ce parti qui a longtemps constitué un modèle de parti doit-il à cet excès d’honneur d’accuser plus que les autres la « crise de la forme politique constituée ».

Une comparaison avec les autres partis de gauche ou formations d’extrême gauche leur permet de réévaluer la portée du constat. Le Parti communiste peut revendiquer des effectifs qui ne le distinguent guère des autres formations politiques françaises. Il est, aujourd’hui, plus représentatif de la société française que ne le sont les Verts ou le PS, caractérisés par une surreprésentation des catégories moyennes et supérieures et une sous-représentation des catégories populaires et notamment ouvrières. Il a cessé de s’affirmer comme « parti de la classe ouvrière », ne peut plus se définir comme « parti ouvrier » ni même comme « parti des ouvriers », mais représente, du moins, les catégories populaires à son leur juste poids et demeure à l’image de la société française en termes de composition sociale. Ce parti reste, en outre, une pièce indispensable à toute majorité de gauche. À la différence des radicaux de gauche, des Verts et des organisations trotskistes, il demeure capable d’assurer de façon autonome l’élection d’un certain nombre de ses candidats, conserve un groupe parlementaire, dirige un nombre appréciable de municipalités qui constituent les môles de résistance de son électorat et demeure un concours obligé pour assurer l’élection de nombreux candidats socialistes. Il est, enfin, doté d’une culture et d’une mémoire dont la force résiduelle tient à ce qu’elle structure encore assez fortement la mémoire de la gauche dans son ensemble. On peut adjoindre au nombre de ces ressources politiques demeurées enviables ses rapports, transformés mais du moins conservés, avec certains grands syndicats.

Ces beaux restes sont-ils suffisant à lui restituer une fonction et une dynamique qui permettraient de dire à l’évidence, comme en d’autres temps Georges Lavau « À quoi sert le parti communiste ? ». Les auteurs sont plus dubitatifs. La place qu’occupe aujourd’hui le Front national dans le paysage politique français constitue l’élément à l’aune duquel ils mesurent ses capacités d’action. Contrairement à des lieux communs qui durent, les électeurs communistes n’ont opéré aucun transfert privilégié vers le Front national, rappellent-ils. Les transformations du parti et la dilution progressive de la contre-société communiste ont, toutefois, compromis sa capacité à instruire politiquement et à promouvoir des cadres d’origine ouvrière et, partant, sa « fonction tribunicienne ». Il ne dispose plus du dynamisme et de la force d’attraction qui lui permettrait d’agréger en un électorat, toujours à reconstruire, des électeurs bouleversés dans leurs conditions d’existence et de travail, traumatisés par la déstructuration de leurs milieux de vie, moins encadrés par des structures partisanes. Un espace est alors créé qui permet au Front national de prendre sa relève dans l’expression du mécontentement de catégories entières qui ne votaient pas nécessairement communiste, mais se sentent aujourd’hui abandonnées. Sans effet de symétrie. Le Parti communiste développait une utopie et cultivait des aspirations visant à instaurer le bonheur ou à construire l’avenir, il offrait des horizons, des débouchés politiques qui constituaient un facteur d’intégration et d’insertion. Le Front national flatte les passions et les pulsions négatives qui visent à exclure, à entretenir l’inquiétude et la peur. Sans devenir. Les auteurs se refusent aux approches déterministes qui expliquent les mutations advenues par des facteurs exogènes, dont les mutations sociales et les transformations des formes de la vie politique en France, l’effondrement des régimes qui se réclamaient du communisme et l’anticommunisme politique. Ils n’en sous-estiment pas le poids, mais soulignent que les facteurs endogènes, qualifiés « d’occasions manquées » ont largement contribué à écrire l’histoire du PCF de ces 30 dernières années. Cet accent sur les causes endogènes autorise une approche ouverte du devenir : les expressions de rejet du libéralisme, les mouvements sociaux, les exclus, en mal de représentation politique, constituent des « espaces disponibles » dont l’exploitation est, toutefois, cruellement hypothéquée par l’affaiblissement de l’organisation et de l’implantation, le manque d’analyses et de projet politique. Les « mutations » dans lesquelles le Parti communiste s’engage à marche quelque peu forcée sont plus subies que voulues et très diversement vécues par des militants que rien n’intègre plus dans une démarche unifiante. Une lecture assez décapante qui donne à penser.



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