Marie-Christine Michaud et Joël Delhom, dir., Guerres et identités dans les Amériques.

par Véronique Hébrard  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage collectif, paru il y a quelques années déjà, est le fruit de plusieurs rencontres organisées par l’équipe d’accueil « Héritages et constructions dans le texte et l’image » (EA 4249, HCTI). Il se propose, dans une dynamique interdisciplinaire , d’explorer les incidences de la guerre sur les constructions identitaires des Amériques indépendantes à l’échelle du continent.

Le propos n’est cependant pas de restreindre l’analyse au cadre national, puisque plusieurs des contributions s’intéressent aux effets de ces conflits au niveau de communautés ethniques infranationales ou internationales. Dans la même perspective, l’accent est mis sur les effets des conflits américains (mais également des conflits à résonance internationale) sur les populations des Amériques récemment immigrées ou issues de vagues de migrations plus anciennes.

Les contributions sur les Italo-américains et les populations musulmanes des États-Unis l’illustrent bien. Dans le premier cas, il s’agit, dans deux perspectives différentes, de rendre compte des effets de la Seconde Guerre mondiale chez les Italiens installés aux États-Unis. M. C. Michaud les explore à partir d’une correspondance entre un sergent italo-américain et sa famille. Bien que ce sergent n’ait pas été envoyé sur le front italien, ses écrits permettent de saisir la façon dont cette guerre a représenté un véritable tournant dans l’expérience des migrants et la construction d’une identité italo-américaine (p. 63), ainsi que dans la culture politique de nombre d’entre eux, tiraillés entre une fascination pour Mussolini, l’homme qui avait redonné sa fierté à l’Italie, et la conscience des dérives de l’idéologie fasciste et des risques à y souscrire dans un pays engagé dans la guerre aux côtés des Alliés. C’est d’ailleurs sur le débat historiographique concernant les effets de cette guerre sur le processus d’assimilation des Italo-américains à leur patrie d’adoption que s’ouvre l’article de S. Luconi, et sur la façon dont la peur d’être accusé d’adhérer au fascisme professé par Mussolini a joué comme un accélérateur de l’intégration, ou contribué tout du moins à ce que les Italo-américains multiplient les preuves de fidélité envers les États-Unis.

Deux études sur la communauté arabe des États-Unis s’attachent à étudier l’impact sur la morphologie de l’identité arabe-américaine des conflits au Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis face à l’islam radical. Étudiant les répercussions de la guerre contre le terrorisme, après les attentats du 11 septembre, L. Bennour constate une fragilisation et un repli sur soi, les jeunes générations en venant à considérer leur identité islamique comme plus importante que leur identité américaine, à l’inverse presque du processus observé chez les Italo-américains à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale. Il s’attache également à montrer les formes de mobilisation, y compris à travers la production littéraire, que mettent en œuvre, pour répondre à la stigmatisation et à la discrimination, différents secteurs d’une communauté par ailleurs extrêmement hétérogène.

On regrettera que l’ouvrage ne comprenne pas de contributions sur les dynamiques vécues par ces mêmes populations dans les pays de l’Amérique du Sud. Ils auraient permis de disposer d’un contrepoint stimulant sur la façon dont la réception d’un conflit vécu à distance influe sur les logiques d’insertion dans la communauté d’accueil, mais aussi comment, en fonction des rapports de cette dernière avec l’espace en guerre, les populations migrantes sont plus ou moins puissamment mises dans une position d’altérité.

Au total, l’ouvrage comprend dix-neuf contributions, parmi lesquelles l’introduction, due à l’anthropologue Salvatore d’Onofrio. Il nous offre une réflexion sur le sens conféré à la guerre dans les « sociétés primitives » d’Amérique du Sud, laquelle n’est pas pensable en dehors de formes différenciées de l’échange et d’une certaine économie symbolique et de rites qui sont au fondement des identités des différentes communautés. En dépit de la richesse de réflexion de ce texte qui aborde ces sociétés dans leur contemporanéité et qu’on peut lire comme un hommage à Claude Lévi-Strauss et, il est dommage qu’il ne jette aucun pont en direction des contributions figurant dans les deux parties de l’ouvrage. On pense tout particulièrement à celles qui s’intéressent aux effets des conflits sur les populations indigènes.

Très suggestives de ce point de vue sont les deux contributions sur la guerre du Chaco. Elles abordent, tout particulièrement l’article collectif ouvrant la première partie, la façon dont au Paraguay et en Bolivie, cette guerre qui obéit « autant à des ressorts nationaux modernes qu’à des enjeux de colonisation », a grandement contribué non seulement à l’invisibilisation des populations autochtones (processus que l’on retrouve d’ailleurs au sein de la communauté arabe des États-Unis étudiée par R. Latrache, « invisible » dans les statistiques et inexistante en tant que « catégorie », p. 129), mais aussi à la formalisation « des identités nationales et ethniques » (p. 32). Survenue après que ces deux nations ont déjà eu à affronter une « guerre totale », pour reprendre l’expression forgée par Luc Capdevila pour la guerre du Paraguay1, l’étude de la guerre du Chaco permet de saisir l’effet cumulatif des conflits sur une société ainsi que la façon dont la guerre en vient à être comprise, pour le Paraguay tout particulièrement, « comme intrinsèque au fait national ». Dans le même temps, elle redéfinit les modalités d’insertion étatique des populations indigènes du Chaco dans les deux pays, « étatique et militaire » dans le cas bolivien, « dans la continuité des structures coloniales » au Paraguay (p. 37). On retrouve également cette logique de front de colonisation dans l’étude de F. Coronato et J.-F. Tourrand sur la Patagonie, qui explore les effets de la présence britannique dans la construction de l’identité patagone, mais aussi ceux des modalités de conquête des espaces désertiques de ces territoires par les gouvernements argentins et chiliens, conquête qui peut être apparentée à une guerre constituant « l’épilogue d’une lutte longue de quatre siècles » (p. 165). On peut toutefois déplorer qu’ils ne problématisent pas suffisamment cet aspect, d’autant qu’il s’agit de la question centrale de l’ouvrage.

En dépit de la chronologie qui organise les articles dans les deux parties de l’ouvrage, ce sont des situations très différenciées que ces contributions donnent à appréhender. À ce titre, construire les parties en fonction du binôme (voire de l’opposition) « fragmentation »/« homogénéisation », semble quelque peu réducteur au regard précisément de la complexité des logiques de constructions identitaires, où les deux dynamiques opèrent souvent conjointement, comme on peut le voir à l’œuvre d’ailleurs dans la plupart des cas étudiés.

Les guerres interaméricaines du Chaco, du Paraguay, du Pacifique, de la Confédération péruano-bolivienne, la guerre de 1856 au Costa Rica, de même que la façon dont la notion d’état de guerre, reprise du Rousseau, a façonné le rapport à l’organisation politique dans les États-Unis du XIXe siècle et a été un des fondements conceptuels de l’identité américaine, attestent de cette double tension qui opère d’autant plus que l’on est proche du moment de fondation de la nation et de la rupture avec les mères patries.

De ce point de vue, les jeux d’échelles, spatiales, sociales et psychiques nous offrent un prisme stimulant à travers lequel penser les effets de ces conflits dans leurs multiples déclinaisons, aux niveaux individuels et collectifs, communautaires ou nationaux, voire transnationaux, ethniques ou sociaux.

De même, la mise en récit de la guerre, qu’il s’agisse de mémoires et de témoignages collectifs ou de la littérature à proprement parler, ainsi que les fonctions conférées à la dimension mémorielle et/ou commémorative du conflit, permettent de saisir d’autres aspects de la tension qui s’opère entre des guerres ontologiquement destructrices et des identités, et l’extrême plasticité de ces dernières en fonction des enjeux d’un conflit et de la façon dont il s’insère dans le vécu et les représentations qui lui sont postérieurs. Le travail très novateur de F. Aparicio Nevado sur le roman de E. Labarca Butamaló met en évidence la puissance transformatrice de l’écriture pour rendre compte, sur la longue durée, de la guerre de conquête et de colonisation sur les populations mapuches et de la façon dont elle a façonné leur identité. Cette étude littéraire est d’autant plus riche qu’elle s’appuie sur les travaux des historiens et anthropologues sur ces questions et dialogue avec eux, tout comme l’auteur du roman.

On ne saurait rendre compte de façon exhaustive de l’ensemble des articles de cet ouvrage. La très grande hétérogénéité des contributions en termes d’objet et de traitement de celui-ci laisse entrevoir les limites de l’exercice proposé, même si le choix de la pluridisciplinarité est explicité en introduction et constitue sans conteste une approche riche pour questionner ce type de problématique. En outre, figurent dans l’ouvrage plusieurs articles sur une même thématique ou un même espace (les Italo-américains et les communautés arabo-américaines, la guerre du Chaco), tandis que certains terrains et objets ne sont pas représentés. Dans le même temps, les répertoires du conflit qui sont analysés sont extrêmement hétérogènes, sans que les directeurs de la publication proposent une réflexion conceptuelle sur la notion de « guerre ». Peut-on mettre sur un même plan les guerres interaméricaines où le spectre de la guerre civile n’est jamais loin, les guerres d’ethnogenèse et de colonisation de front pionnier, la Seconde Guerre mondiale, la dictature argentine des années 1970 et la guerre contre le terrorisme telle qu’elle se déploie depuis le début du XXIe siècle ? Si comparer suppose certes de ne pas abraser les différences et, comme le revendiquait Marcel Détienne, de ne pas comparer que du comparable2, l’exercice ne porte ses fruits qu’au prix d’un travail préalable de définition et de circonscription des concepts et des objets, travail qui fait ici quelque peu défaut, en dépit de la très grande qualité de la plupart des contributions.

Ce qui nous amène à une seconde critique qui pose un problème de fond lorsqu’il s’agit d’une publication portant sur les guerres et les identités : aucune contribution n’examine ce que l’on peut considérer comme la matrice de ces identités contemporaines telles qu’elles ont été modelées et remodelées dans le cadre des conflits de différentes natures que les pays du continent éprouvent depuis le début du XIXe siècle (borne référentielle pourtant de l’ouvrage), à savoir les guerres d’indépendance elles-mêmes. La première partie ne comporte aucune étude sur le XIXe siècle. Dans la seconde partie, hormis l’article de Nathalie Jammet qui aborde la guerre contre la Confédération péruano-bolivienne de 1836-1839, la première moitié du XIXe siècle n’est pas traitée. Pourtant, de nombreux travaux ont été consacrés depuis une vingtaine d’année à cette problématique, au demeurant centrale pour penser la genèse de la construction nationale dans les Amériques, dès lors qu’on considère que ces guerres civiles d’indépendance ont été parties intégrantes du processus politique et ont forgé des identités singulières dans le même temps qu’elles ont été un des facteurs d’intégration des populations civiles au politique.

Véronique Hébrard


  1. L. Capdevila, Une guerre totale, Paraguay 1864-1870. Essai d’histoire du temps présent, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.
  2. M. Détienne, Comparer l’incomparable, Paris, Le Seuil, 2000.


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