Marie-Cécile Bouju, Lire en communiste. Les Maisons d’édition du Parti communiste français 1920-1968

par Nathalie Ponsard  Du même auteur

Marie-Cécile Bouju. – Lire en communiste. Les Maisons d’édition du Parti communiste français 1920-1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 362 p.

La photographie d’une « table de la littérature » en couverture de l’ouvrage n’illustre-t-elle pas la singularité des maisons d’édition du PCF entre 1920 et 1968 ? Mais, au-delà de cette représentation de la diffusion militante, l’auteur a l’ambition de construire l’histoire des maisons d’édition du Parti communiste, expérience originale dans la vie politique contemporaine sur une durée aussi longue. Faire de l’édition en milieu communiste un objet historique, c’est à la fois s’intéresser à la formation politique des militants et des masses, comprendre la construction de la culture communiste, (que ce soit entre Moscou et la direction du PCF ou entre les traditions politiques et syndicales françaises et les cultures contemporaines, qu’elles soient populaires, ouvrières ou locales) et c’est aussi considérer les maisons d’édition communistes comme des lieux de sociabilité « où se fabriquent les œuvres, circulent les idées, se créent et se renforcent des réseaux intellectuels ». En filigrane pourtant, la singularité des maisons éditoriales communistes affleure surtout si l’on se réfère aux deux principes constitutifs d’une maison d’édition : la capacité de l’éditeur à être un médiateur et à s’insérer dans des réseaux,  et la constitution d’un fonds pérenne.
Pour mener à bien son projet, Marie-Cécile Bouju s’est appuyée sur un corpus de plus de 3000 titres entre 1920 et 1970 et surtout, elle a aussi bien utilisé les archives disponibles de certaines maisons d’édition comme les ESI et le CDLP que les archives policières, celles de la Direction du PCF et de dirigeants, les archives littéraires et les archives commerciales, sans oublier de précieux témoignages oraux.

En croisant ces différentes archives, constituant autant de regards sur le monde éditorial communiste, l’auteur retrace très minutieusement et chronologiquement l’histoire des maisons d’édition communiste entre 1920 et 1968 mettant en lumière les ruptures, replaçant toujours ces maisons d’éditions communistes, singulières, dans le contexte éditorial français et soviétique et, selon un plan le plus souvent ternaire, s’articulant autour de la production, la diffusion et la question des prescriptions lectorales du PCF, à défaut de pouvoir toujours cerner le lectorat .
Ainsi, l’ouvrage invite à une lecture linéaire : la compréhension d’une histoire qui commence avec la Librairie de l’Humanité en 1920, une structure à la disposition du PCF et du Komintern, et se termine avec un groupe d’édition ; une histoire largement dépendante des scansions de la vie politique du PCF. Il incite aussi, et c’est une de ses originalités, à comprendre les processus éditoriaux de l’intérieur, et donc à déconstruire l’édifice éditorial communiste en montrant le rôle des « acteurs de l’édition ». Ceux-ci se voulant éditeurs à part entière, ils doivent souvent composer avec le contrôle politique soviétique (la bataille des traductions en est une illustration majeure), avec l’instrumentalisation de la direction communiste française, et se battre contre les maisons d’éditions bourgeoises dont ils essaient pourtant de copier des pratiques, tant est forte leur volonté de s’inscrire dans le monde éditorial et d’être reconnus professionnellement. C’est cette double lecture que nous voudrions ici souligner en nous focalisant sur l’histoire de l’édition.
En 1920, la production de la Librairie de l’Humanité mêle encore l’héritage socialiste (tel que L’Histoire socialiste de la Révolution française de Jean Jaurès) et la « Petite bibliothèque communiste », signe d’une autre culture politique. La bolchévisation des éditions du Parti passe par le poids croissant de l’Internationale Communiste (IC) et par la création de deux nouvelles structures : en 1926 le Bureau d’Éditions de Diffusion et de Publicité (BEDP), dirigé par Libert Cical, et, en 1927, les Éditions sociales internationales (ESI) qui éditent les œuvres complètes de Lénine et la littérature romanesque soviétique. Globalement, un pan entier de la culture du mouvement ouvrier disparaît, tandis que le poids des brochures politiques dans la production éditoriale communiste  atteint 69 %.
Pendant la période d’ouverture du Front Populaire, même si l’IC pèse toujours, notamment sur la question de la traduction des textes politiques soviétiques et même s’il n’y a pas de changement de catalogue, des inflexions sont toutefois visibles : d’abord une croissance de la production entre 1935 et 1938, ainsi qu’une augmentation des tirages, ensuite une mutation de l’équilibre entre textes soviétiques et français qui provoque la naissance d’une littérature communiste française. Dès les années 1930, les acteurs de l’édition montrent, à travers des projets non réalisés, une réelle volonté de diversification passant par l’introduction de la culture générale (collection encyclopédique de brochures, anthologies littéraires pour le lectorat populaire). Enfin, les ESI éditent trois revues, les Cahiers du bolchévisme, Commune et la Pensée, qui montrent de la part de Moussinac le désir de recourir à des intellectuels et d’asseoir une crédibilité à la fois dans le monde de l’édition, des lettres et sciences.
Après la séquence de l’édition clandestine des années noires, dans le domaine politique, entre 1944 et 1956, le PCF s’appuie sur les Éditions Sociales qui publient Marx et Engels (42%), les écrits de Lénine et de Staline mais aussi des écrits français dans des proportions en augmentation constante (de 25% en 1944 à 40% en 1947). Pour l’auteur, les Éditions Sociales se démarquent à ce moment là de la « simple officine de propagande » : elles publient des ouvrages politiques et non plus seulement des brochures. Cependant, dès cette époque,  deux logiques sont déjà à l’œuvre : celle de la direction du PCF qui vise des ouvrages accessibles aux militants et celle des intellectuels communistes (reconnus ou diplômés de l’université) désirant réaliser des « éditions scientifiques irréprochables ».  
Dans le « nouvel âge d’or » de l‘édition politique marquant les années 60, l’auteur montre que les Éditions Sociales connaissent un certain nombre de succès, comme avec les ventes du Manifeste de Marx et Engels. Néanmoins, le contexte politico-intellectuel du PCF comme du reste de la société française remet en cause l’instrumentalisation de l’édition par une organisation partisane. Ainsi, faut-il comprendre le  « retour aux textes », notamment marxistes, affectant l’édition des Éditions Sociales et reléguant les exégèses longtemps incontournables à l’encadrement politique de la lecture. Ainsi, si les Éditions Sociales s’efforcent de maîtriser leur « corpus de références politiques », Althusser est édité chez Maspéro tandis que certaines publications voient le jour chez des « maisons d’édition bourgeoises », comme celles de Politzer publiées par les PUF.
Dans le domaine éditorial littéraire,  un processus de fusion entre différentes maisons d’éditions (Hier et Aujourd’hui, France D’abord et La bibliothèque française, dirigée par Aragon) aboutit à la naissance des Éditeurs Français Réunis (EFR) le 20 avril 1949. « Pur produit de la guerre froide », représentant 57 % de la production éditoriale communiste en 1952, cette maison d’édition édite principalement des romans de langue française (notamment les romanciers français du réalisme socialiste) et de langue russe. Elle a aussi sa revue littéraire particulière, Europe, dirigée par Aragon. Cependant, dès le début des années 60, elle est affectée par une baisse des ventes, et plus grave encore, par une marginalisation à la fois littéraire et éditoriale. Pour l’auteur, le manque de soutien du Parti, son abandon par les écrivains communistes, et l’image négative du livre progressiste héritée de la guerre froide, sont autant de facteurs explicatifs.
Ainsi, les ES et les EFR restent fortement implantées dans le champ politique, et non dans le champ éditorial contrairement aux deux maisons d’éditions créatives que sont La Farandole (fondée en 1955 et destinée aux enfants) et le Cercle d’art (créé en 1949) qui parviennent à s’insérer et à être reconnus dans le monde des éditeurs.
Précieux outil pour comprendre le monde éditorial, le livre de Marie-Cécile Bouju offre plusieurs lectures. Il peut à la fois être lu pour l’apport de connaissances précises sur les structures d’édition communistes inscrites dans l’histoire de l’édition française au XXe siècle, pour mener une réflexion sur les rapports entre parti politique et édition, et plus largement sur la question du livre en tant qu’arme de propagande, enfin sur les prescriptions de lecture. D’autres entrées sont encore possibles : comprendre comment le PCF a été le premier éditeur clandestin dans les années noires ; appréhender la question de la diffusion à travers l’évolution du CDLP et tout particulièrement suivre le cheminement d’« une entreprise militante et commerciale » dans les années 1930 à une « entreprise commerciale » dans les années 1960, tout en se plongeant dans l’exposé de deux exemples symboliques de la culture politique communiste (les modalités de la campagnes de diffusion de Fils du peuple et le Précis d’histoire du parti communiste (bolchevik) de l’URSS) ; enfin, suivre le passage de la lecture militante à la lecture publique en milieu communiste.
Il permet de réinterroger ce que sont les caractéristiques d’une « maison d’édition » dans le champ politique (et ce d’autant plus que le terme, revendiqué par les acteurs, est dénié par la Direction du PCF) mais aussi dans le champ éditorial : ne faudrait-il pas en effet évaluer les maisons d’édition communistes à l’aune d’autres maisons d’édition militante (dans la sphère des chrétiens progressistes ou de l’extrême gauche) pour éviter le face-à-face avec les seules « maisons d’édition bourgeoise » ?  

Nathalie Ponsard



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