Marie Cartier, Les facteurs et leurs tournées…, 2003

Cartier (Marie), Les facteurs et leurs tournées. Un service public au quotidien. Paris, La Découverte, 2003, 329 pages. « Textes à l’appui / enquêtes de terrain ».

par Christian Chevandier  Du même auteur

Du mouvement social de mai-juin 2003 on a retenu les grèves avortées dans les transports, la participation longue, enthousiaste, épuisante des enseignants. On a oublié l’apport des postiers et la grève d’avril 2003 des facteurs parisiens. Ce mois-là sortait des presses l’ouvrage de Marie Cartier, version de sa thèse de sociologie soutenue l’année précédente, Des facteurs et leurs tournées. Une élite populaire dans la France de la deuxième moitié du XXe siècle, la troisième en six ans sur le métier de facteur. Ainsi, avec les travaux de l’historienne Odile Join-Lambert (notamment Le receveur des postes, entre l’État et l’usager (1944-1973), Paris, Belin, 2001) et du sociologue Jean-Marc Sauret (Des postiers et des centres de tri – un management complexe, Paris, L’Harmattan, 2003), nous disposons d’une approche fouillée sur les métiers de la Poste, et force est de constater une fois de plus le rôle indéniable des comités d’histoire et autres associations dans l’impulsion des recherches sur un domaine de l’activité économique, en ce cas le Comité pour l’histoire de la Poste.

Pour sa recherche, Marie Cartier fait feu de tout bois. Elle recueille tous les documents à sa disposition, utilise notamment un récit autobiographique rédigé dans le cadre d’un concours organisé par le Comité pour l’histoire de la Poste. Elle loge un mois dans un foyer PTT, accompagne les facteurs dans leurs tournées, les fréquente. Elle entretient des relations suivies avec deux factrices, une « jeune » et une « ancienne ». Elle revient même lors d’une grève en 2000, consciente de l’intensité de ce qui se passe en ce type de situation et en tire, effectivement, du matériau de qualité. Impliquée, la sociologue insiste lorsqu’un phénomène lui semble malaisé à comprendre. Elle s’accroche, ne répugne pas à des aspects pas toujours très agréables de sa tâche, supporte les blagues machos, il est vrai bien atténuées depuis que la profession s’est féminisée (il n’y a plus de condition de sexe pour le concours depuis 1974). C’est avec humour, mais toujours pour en tirer leçon, qu’elle est perçue comme stagiaire ou inspectrice lorsqu’elle accompagne un facteur, voire appelée « l’écolière » lorsque le facteur en question est l’inénarrable Georges, si bien compris, si bien décrit. Ses facteurs travaillent dans une ville moyenne de la banlieue parisienne (qu’elle baptise Mareil, tous les noms de lieu et de personne étant fictifs). Et, très vite, au contact de ces hommes et de ces femmes, elle se rend compte de l’inanité du discours récurrent sur l’opposition entre le métier de facteur rural et celui qui est effectué à la ville, dont on prétend qu’il perdrait alors grandement de son contenu de sociabilité. Comme tout choix, celui de travailler dans l’agglomération parisienne implique un biais, ici d’ignorer les facteurs venus de province pour y repartir dès que possible, lorsqu’une mutation lui en donne l’occasion. Ce qui n’empêche pas certains d’entre eux de vivre et travailler au pays dans ce département où ils ont grandi.

Cet ouvrage nous fait vivre la vie des facteurs, mais également celle de la chercheuse, qui nous tient au courant de ses méthodes, de ses hésitations, de ses erreurs même lorsqu’elle a accepté une première fois l’invitation à déjeuner de l’inspectrice (« J’avais en effet ressenti un grand embarras en découvrant que des facteurs m’observaient partir dans sa voiture, puis manger à sa table au centre de tri. J’ai veillé ensuite à me cantonner aux espaces de travail propres aux facteurs et à ne me rendre qu’exceptionnellement au bureau des cadres », p. 49). En dépit de sa vigilance, elle n’en est pas moins « de plus en plus prise dans les conflits entre l’encadrement et le personnel ». Il est vrai que le travail de la sociologue n’est pas toujours perçu de manière très claire et qu’une inspectrice n’hésite pas à la solliciter pour connaître la manière de travailler de certains facteurs (dont Georges, bien sûr). D’où les préventions initiales de certains : « Avant de débuter l’entretien qui se déroulait à son domicile, Anna m’a demandé de façon solennelle et assez sèche de me présenter et d’expliquer les buts de ma recherche » (p. 51).

Consciente du risque d’une approche substantialisante, Marie Cartier a fait le choix de privilégier l’étude des trajectoires. Dès lors, ce qu’elle nous dit sur le facteur surdiplômé, marronnier que nous impose la presse à chacun de leurs concours de recrutement, évite de tomber dans le travers fallacieux d’un déclassement total : ces facteurs surdiplômés ne le restent pas si nombreux et si longtemps (sauf si cela relève d’un choix de vie bien proche de l’engagement, fort différent au demeurant de celui des quelques « établis » qui se sont retrouvés postiers au milieu des années 1970), cet emploi s’inscrit dans une démarche de maîtrise d’une mobilité professionnelle qui permet de relativiser le déclassement. De même, elle nous permet de nous rendre compte, en partant de la date de recrutement à La Poste et non de celle de la naissance, que plus que la génération démographique, c’est la génération d’entrée dans le métier de facteur qui est déterminante pour l’appréhension par ces travailleurs de ce que sont leur profession et son exercice, et qu’il peut y avoir là une continuité d’une socialisation politique ou religieuse. C’est aussi par le choix de ses démarches scientifiques que le travail de Marie Cartier est si fécond.

Car les résultats sont là, impressionnants. Ce livre est si riche que même un long compte rendu ne peut qu’être partiel. Après un prologue historique, indispensable pour comprendre véritablement ce qu’est une profession, l’auteur nous décrit trois groupes de facteurs, bien caractérisés. Il y a d’abord ceux des Trente Glorieuses, qui souvent ont abandonné l’usine ou la terre pour devenir facteurs, fiers d’un métier de force, très physique, d’une fierté qui est celle des classes populaires lorsqu’il s’agit de leur travail (on pense beaucoup à Richard Hoggart et à Olivier Schwartz en lisant ce livre). Puis il y a trois parcours de femmes, lorsque le métier se féminise très vite au cours des années 1980, qu’il relève d’un positionnement social intermédiaire. Viennent ensuite les « nouveaux facteurs », et c’est là sans doute que cela se complique. Il y a bien sûr cette distance entre les anciens et les nouveaux, différents en bien des points malgré une prédominance commune de l’origine ouvrière. « Ils n’ont pas cette idéologie du facteur, pour eux c’est un boulot point final, un gagnepain… » explique une syndicaliste sur le point de partir à la retraite à propos des jeunes facteurs. Mais tout se combine pour une évolution fort complexe que l’auteur nous permet cependant de fort bien percevoir. La hausse du niveau de recrutement, qui fait que les chefs sont dépassés par des subordonnés qui ne cessent d’argumenter pour leur démontrer l’inanité des pratiques de la hiérarchie et n’hésitent pas à les remettre à leur place (Georges, qui « tue » – c’est-à-dire renvoie à l’expéditeur – le courrier de sa chef, dont le logement est situé sur sa tournée, parce que sa boîte aux lettres n’est pas réglementaire !), une complexification de l’espace urbain, une considérable hausse de la productivité des facteurs, des parcours de mobilité sociale, professionnelle, géographique fort distincts, tout cela est démêlé et mis en perspective.

Mieux comprendre, pour agir plus intelligemment, rarement cet aspect de la fonction du sociologue apparaît aussi évident que dans cet ouvrage, véritable leçon pour la gestion du personnel par les cadres de La Poste, tant il est vrai que l’occultation des inégalités des conditions de travail, importée des aspects les plus idéologiques et artificiels du management du privé, relève de la farce. La séance de l’oral d’un concours de recrutement de facteur, récit liminaire de l’ouvrage, se révèle si croquignolesque que l’on comprend à quel point les membres du jury sont à mille lieues des réalités. Ces gens qui s’imaginent qu’un bon facteur, « moderne » bien sûr, se reconnaît parce qu’il parvient à placer quelques enveloppes prétimbrées, qui se réjouissent de recruter un ancien employé de fast food qui leur explique tout l’enthousiasme qu’a suscité son emploi précédent (et qui gobent tout), qui ne posent pas la moindre question à propos de la conception du service public qu’a le futur facteur, sont sans doute plus incompétents encore que grotesques. Et par le comportement même de ceux qui la préconisent, l’auteur nous démontre que ce n’est sans doute pas une bonne idée que celle de la distribution quotidienne du courrier sur le modèle de la restauration rapide tandis que l’abandon de la référence au service public se traduit par une réduction du service rendu.

Cette étude, féconde en bien d’autres points, propose sans en avoir l’air des solutions. Plusieurs tournées de ces facteurs, dont le métier se caractérise par une forte inscription territoriale, se situent dans des quartiers populaires dits « sensibles », ceux-là mêmes que les dirigeants de La Poste sacrifient lorsqu’il manque du personnel afin de servir les beaux quartiers du centre-ville. Sans cette naïveté qui parfois prévaut lorsqu’un tel terrain est abordé (elle sait bien que les jugements dévalorisants à propos de ces quartiers sont aussi, pour ces postiers, « le fruit d’expériences de travail objectivement difficiles », et qu’en ces lieux plus qu’ailleurs, facteurs et résidents sont victimes de vols de courrier), Marie Cartier, relatant et analysant le travail de Bruno, militant de SUD-PTT qui a choisi de prendre puis de garder une telle tournée, montre à quel point l’investissement humain, civique et donc professionnel de ces « élites populaires », de ces fonctionnaires qui refusent l’idéologie mercantiliste en vigueur à La Poste, peut être efficace pour le maintien d’un lien social qui se délite d’autant plus aisément que l’administration se désengage. Cela peut paraître secondaire, ce facteur qui, plutôt que d’aviser par un formulaire dans la boîte aux lettres, monte les étages pour remettre un recommandé (au risque de se faire dérober sa bicyclette), qui salue les résidents qu’il croise, qui les connaît même par leur nom, tandis que d’autres restent mutiques, toujours sur leurs gardes, distribuant le courrier « au numéro » sans tenir compte du nom du destinataire… Marie Cartier sait nous montrer à quel point tout cela est essentiel.

La place encore très vive du bistrot dans la sociabilité populaire est à de nombreuses reprises soulignée, à tel point que l’on se demande s’il n’y a pas quelque malignité à intituler l’ouvrage « les facteurs et leurs tournées ». D’autant que le livre est également fort plaisant pour le lecteur, truffé de ces clins d’œil qui révèlent le bonheur qu’a dû constituer son écriture. Et il se dévore avec grand plaisir. D’abord, et c’est là un des talents de la sociologue, parce que l’on y croise sans cesse des facteurs que l’on connaît, que l’on y retrouve des situations que l’on vit, qu’elle nous permet de mieux comprendre notre manière d’appréhender certaines modalités de l’identité professionnelle de ces hommes et de ces femmes (ma gêne, chaque année, lors de la présentation de ce présent de sollicitation par un de ces fonctionnaires : « Le milieu enseignant n’est pas très calendrier » lui explique une factrice). Mais sans doute ce plaisir, qui ne fait qu’amplifier l’intérêt scientifique de l’ouvrage, vient également de la dimension humaine de l’approche et de l’écriture de l’auteur, qui même en ces modalités n’hésite pas à s’engager, ne serait-ce que par le choix assumé et explicité d’utiliser le mot « facteur ». Mais aussi, sans doute, par ce que Marie Cartier, qui n’hésite pas à user de la première personne du singulier, a osé mettre d’elle-même dans ce livre.



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