Marianne Enckell, Guillaume Davranche, Rolf Dupuy, Hugues Lenoir, Antony Lorry, Claude Pennetier et Anne Steiner, dir., Les anarchistes. Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone.

Ivry-sur-Seine, Les Éditions de l'Atelier/ Les Éditions ouvrières, 2014, 861 p.

par Gaetano Manfredonia  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage à plusieurs mains est l’aboutissement d’un long chantier. Commencé officiellement en 2006, il vient parachever plusieurs décennies de recherches consacrées aux militants libertaires français, entamées dans le cadre du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier par Jean Maitron, puis par René Bianco, Sylvain Boulouque, Marc Vuillemier et bien d’autres. La liste particulièrement fournie des chercheurs et militants ayant collaboré de près ou de loin à la rédaction en atteste.

Le choix de consacrer un répertoire spécial aux anarchistes francophones se justifie pleinement car il donne de la visibilité aux militants de courants dont l’importance a été longtemps sous-estimée au sein du mouvement socialiste et ouvrier en France comme dans la plupart des autres pays. Ce travail, au même titre que la publication en 2003 et 2004 en Italie du Dizionario biografico degli anarchici italiani1, permet de combler une lacune importante.

Si l’anarchisme n’est pas près de vaincre, ne fût-ce que sur le papier, plus personne aujourd’hui ne partagerait les propos de tous ceux qui, à droite comme à gauche, annonçaient il y a quelques années encore sa disparition programmée. L’histoire récente et l’effondrement du communisme ont montré l’actualité et la vitalité d’une tradition politique qui plonge ses racines au cœur du monde contemporain. En réaction aux conditions de vie économiques, politiques et sociales qui se mettent progressivement en place à l’échelle planétaire à partir des deux ruptures majeures du début du XIXe siècle – le développement du capitalisme industriel et la démocratisation croissante de la société – l’anarchisme a encore de beaux jours devant lui.

L’autre argument qui plaide en faveur de la constitution d’un répertoire spécifique des militants libertaires francophones, c’est l’extrême richesse du corpus étudié. Jusqu’en 1914 au moins, celui-ci inclut un nombre de propagandistes et de théoriciens dont certains ont exercé une influence décisive, d’abord dans l’émergence, puis dans la formation d’un mouvement anarchiste distinct des autres courants socialistes et ouvriers, de Pierre-Joseph Proudhon (le « père » de l’anarchie) jusqu’à Élisée Reclus (l’inventeur de « l’anarchisme »). Si les principales figures marquantes de l’anarchisme ne sont évidemment pas toutes francophones, plusieurs d’entre-elles, et non des moindres, ont développé des liens privilégiés avec la France ou maîtrisaient parfaitement la langue et la culture française. Cela est valable aussi bien pour Michel Bakounine que pour Pierre Kropotkine, deux autres références incontournables de ce corpus. Citons aussi les noms d’Émile Pouget, de Sébastien Faure, de Jean Grave, de Charles Malato – auxquels il faudrait ajouter toute une série de publicistes et de vulgarisateurs talentueux – qui ont été traduits pratiquement dans toutes les langues et qui ont permis à l’anarchisme français d’exercer une influence inégalée pendant des décennies dans le monde entier. Ajoutons à cela, l’attrait international majeur exercé par les avant-gardes artistiques et littéraires (symbolistes, futuristes, néo-impressionnistes, surréalistes) qui prennent leur envol en France à partir des années 1880 et qui, chacune à leur manière, expriment de profondes exigences libertaires dans le domaine des arts et de la culture.

Les auteurs ont eu la bonne idée de limiter le nombre de biographies présentes dans le dictionnaire à 500 personnalités jugées les plus marquantes, sur un total de plus de 3200 qui peuvent être consultées par les acquéreurs du livre en se connectant au site du Maitron-en-ligne à l’aide d’un identifiant et d’un mot de passe joints dans l’exemplaire papier. Cette restriction concerne les militants vivants ayant eu des activités significatives avant et après 1981 mais aussi toute une pléiade de figures mineures n’ayant joué qu’un rôle secondaire ou limité dans le temps.

Autre avantage qu’offre cette formule : la possibilité d’avoir accès en ligne à la version longue des biographies de militants aux parcours particulièrement riches, dont il est difficile de condenser les activités en quelques pages sans prendre le risque d’en fournir une image déformée ou partielle. Pour les militants les plus connus, il a été convenu de partir de la notice déjà existante dans Le Maitron. Pour certains d’entre eux, il s’est avéré cependant nécessaire d’en rédiger une entièrement nouvelle. Dans ce cas, les anciennes notices restent toujours consultables en ligne. Signalons, enfin, la volonté affichée par les auteurs de compléter et d’enrichir le corpus en ligne.

À la question souvent posée, « Depuis quand y a-t-il des anarchistes ? », les auteurs et auteures ont eu la sagesse de répondre d’une manière assez large et non dogmatique, en décidant d’englober nombre de figures qui ont développé des idées et des pratiques « anti-autoritaires » à partir des années 1840, à commencer par Pierre-Joseph Proudhon bien-sûr, mais aussi nombre de militants de l’Association internationale des travailleurs (A.I.T.), d’Eugène Varlin à James Guillaume. Il est dommage, toutefois, qu’ils n’aient pas osé innover en ce domaine, en insérant dans leurs liste la biographie de personnages comme Charles Fourier ou, pourquoi pas, Théodore Dézamy qui, tout en n’étant pas à proprement parler des anarchistes, ont développé des problématiques anti-autoritaires indiscutables qui ont fortement favorisé l’éclosion des idées et des pratiques libertaires des générations suivantes. Ce choix aurait pu d’autant plus se justifier que, pour les années qui suivent l’écrasement de la Commune et qui voient se former un mouvement anarchiste spécifique en France, les auteurs du dictionnaire ont été bien moins stricts dans leurs critères de sélection. Ainsi, Séverine, André Léo, Gustave Lefrançais ou Amilcare Cipriani bénéficient d’une notice (en ligne il est vrai), sans avoir jamais appartenu au mouvement anarchiste ni revendiqué leur appartenance. Même traitement de faveur pour le syndicaliste Albert Thierry qui, comme le précise la notice, ne fut anarchiste que « dans son adolescence ».

L’un des autres mérites de ce dictionnaire, est de ne pas chercher à minimiser la grande diversité des idées et des pratiques des courants libertaires. Le risque était de s’en tenir aux seuls militants ayant joué un rôle important au sein du mouvement ouvrier, travers perceptible dans les précédentes séries du Maitron. Or, sur ce point, il faut reconnaître qu’il n’y a pas eu d’oublis majeurs pour les militants français. Zo d’Axa et Libertad, mais aussi Georges Buteau, Anna Mahé et Henry Zisly sont bel et bien là, au même titre que Benoît Broutchoux, Paul Delesalle et autres Pierre Besnard. Même si, parfois, des jugements de valeur percent sous la stricte énumération des faits, on ne peut pas dire que la majorité des notices soient délibérément orientées. Les jugements portés sur les militants apparaissent assez équilibrés. Les courants individualistes, en particulier, ne sont pas sous représentés, ni particulièrement éreintés. Ce que l’on peut regretter, en revanche, c’est le traitement réservé à des personnalités marquantes de l’anarchisme telles Félix Fénéon, Bernard Lazare ou Paul Robin, qui ont joué un rôle majeur dans ce mouvement, mais dont la notice dans la version papier est des plus minimalistes. Cela est d’autant plus regrettable que bien des figures mineures de militants syndicalistes sont davantage mises en valeur. Certes, le devoir de mémoire vis-à-vis de ces « militants de base », dont les activités ont été longtemps occultées par les références quasi exclusives aux postures flamboyantes de tel ou tel orateur et propagandiste, a sans doute joué un rôle majeur dans ce choix. Ces orientations ne nous paraissent pas toujours se justifier pour autant car elles ne permettent pas suffisamment de souligner le rayonnement exercé par l’anarchisme sur l’ensemble de la société française. L’apport des compagnons de route, artistes et littérateurs, qui ont fortement contribué à donner à l’anarchisme ses « lettres de noblesse » – pour reprendre l’expression du vieil ouvrage d’Albert Delacour –, tout spécialement, se trouve de ce fait largement sous-estimé.

Plus surprenant, ce traitement inégal semble avoir été appliqué également à un certain nombre de militants qui ont joué à leur époque un rôle non négligeable, autrement que par leur participation à des « congrès » ou par leur adhésion à un syndicat. Tel est le cas de la plupart des chansonniers et des poètes libertaires d’avant 1914. Les deux exemples les plus flagrants sont ceux de Paul Paillette et de Constant Marie, dit le Père Lapurge, qui n’ont pas eu la chance de figurer parmi les 500 notices de la version papier, en dépit de la grande estime dont ils ont joui pendant des décennies parmi les compagnons. Leur biographie en ligne, en outre, n’innove guère par rapport aux maigres informations fournies par les autres séries du Maitron.

On touche là à une des limites majeures du dictionnaire. Si l’idée de compléter la version papier par une version en ligne plus étendue se justifie pleinement, sa mise en application s’est révélée manifestement compliquée et elle est source de multiples incohérences. Un exemple parmi d’autres suffira : Proudhon est présenté dans la version papier comme un « journaliste, écrivain, homme politique ». Mais si le lecteur curieux prend la peine d’aller consulter la version électronique, il découvrira que ce personnage a été en réalité le « théoricien d’un socialisme non-étatique ». Et pourquoi pas théoricien de l’anarchisme ? Ceux qui connaissent un peu les idées libertaires souriront. Pour le lectorat non averti, en revanche, ce sera à lui de faire le tri entre le bon grain et l’ivraie.

Nous ne pouvons, toutefois, que saluer l’énorme travail qui vient d’être accompli et souhaiter qu’avec le temps le « Maitron des anarchistes » puisse encore s’améliorer afin de répondre pleinement aux attentes tant des chercheurs et chercheuses que des passionnés et passionnées d’histoire sociale, qu’ils ou elles soient eux-mêmes ou non militantes ou militants.

Gaetano Manfredonia.


  1. Dizionario biografico degli anarchici italiani, 2 vol, Pise, BFS, 2003 et 2004.


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