Margaret Cook Andersen, Regeneration through empire: French pronatalists and colonial settlement in the Third Republic.

Lincoln, University of Nebraska Press, 2015, XI-325 p.

par Claire Fredj  Du même auteur

ISBN: 978-0-8032-4497-9« La croissance de la population française et l’extension de notre empire colonial sont les deux faces d’une même question », affirme en 1883 le médecin Charles Richet, futur prix Nobel et futur président de la Société française d’eugénisme, illustrant ce qui est au cœur de l’ouvrage de Margaret Cook Andersen, Regeneration Through Empire : la manière dont l’empire colonial a pu apparaître comme la solution au déclin démographique et politique français. En effet, la faible croissance démographique de la seconde moitié du XIXe siècle suscite un discours inquiet sur la « dépopulation » française, de plus en plus sensible après la défaite de 1871, alors que la baisse – réelle – de la natalité est vue comme un facteur de déclin face aux puissances rivales. Au cours de la IIIe République, un mouvement pronataliste s’est ainsi constitué pour lutter contre cette situation de faiblesse, visant d’abord à réduire la mortalité infantile, encourageant ensuite la hausse du nombre des naissances en concentrant plus clairement ses actions sur la mère – la maternité devient un devoir patriotique –, insistant enfin davantage sur les droits de la famille au cours de l’entre-deux-guerres. Au sein de ce mouvement pronataliste, certaines organisations vont envisager les colonies comme la composante clé de la régénération de la nation, rejoignant ainsi les vues du lobby colonial, qui fait de l’expansion impériale le moyen de contrer le déclin politique.

Margaret Cook Andersen montre d’abord comment, à la fin du XIXe siècle, le mouvement pronataliste connaît un imperial turn : l’émigration de Français vers les colonies devrait produire une population plus nombreuse et plus saine dans l’empire et en métropole (chapitre 1). Cette équation s’appuie sur des travaux de médecins comme René Ricoux, qui met en évidence, dans les années 1880, un taux de natalité des Européens d’Algérie supérieur à celui de la métropole. Il contribue, avec son confrère Louis-Adolphe Bertillon, à forger le mythe du « colon prolifique ». Ce dernier souligne la nécessité de posséder des colonies de peuplement en se référant au modèle britannique. Compte tenu du défi de l’acclimatement, le seul territoire possible semble dès lors être l’Algérie, où une nouvelle « race » pourra se développer par métissage avec d’autres « races latines ». La théorie est une chose, la réalité en est une autre : comment recruter des colons, alors que la France en produit un trop petit nombre ? Le chapitre 2 évalue donc l’influence du mouvement pronataliste sur l’Union coloniale française (UCF), fondée en 1893, qui est l’une des organisations les plus importantes du lobby colonial et qui s’intéresse particulièrement à l’émigration vers des terres propices à accueillir des « Blancs » (Maghreb, mais aussi Nouvelle-Calédonie ainsi que certaines régions de Madagascar). La propagande se déploie donc pour promouvoir la vie dans une colonie française. Dénonçant la faiblesse de l’émigration française, l’UFC explique ce déficit en termes de baisse de l’élan viril, causée par le confort, l’éducation, en un mot, la civilisation, tandis que les colonies sont présentées comme des lieux où la masculinité trouvera, avec un mode de vie moins corrompu, le lieu de sa régénération permettant de fabriquer de vigoureux Français. Pour cela, il faut que les Françaises partent, alors qu’elles ne le font qu’en nombre encore plus limité que les hommes, déséquilibre qui favorise la naissance de métis et contribue à l’abâtardissement de la « race ». Pour aider les femmes à émigrer, la Société française d’émigration des femmes (SFEF) est donc créée en 1897, sans beaucoup de succès. Elle vise avant tout les femmes diplômées (les « non classées »), perçues comme des concurrentes des hommes sur le marché du travail en métropole et comme les relais d’une mission civilisatrice au féminin dans les colonies. Margaret Cook Andersen propose ensuite trois études de cas, dont chacune concerne un aspect de la politique pronataliste aux colonies. Elle s’intéresse d’abord à l’encadrement et la médicalisation de la naissance chez les Malgaches au début de la colonisation de la Grande Île (chapitre 3), un élément central des projets de Gallieni pour améliorer la croissance de la population locale qui pourra ainsi travailler à rendre le territoire profitable et permettre l’installation d’une colonie de peuplement. Outre le fait d’œuvrer à faire baisser les taux de mortalité des mères et des enfants, il s’agit non seulement de « fabriquer des familles » en prenant des mesures en direction des hommes (exemption du service des pères, exemption de certaines taxes des pères de cinq enfants et plus, concessions pour les familles, etc.), mais aussi de taxer les hommes et les femmes qui ne sont pas mariés et n’élèvent pas d’enfants. L’auteure s’attarde sur la Fête des Enfants, venue d’Indochine et institutionnalisée par Gallieni en 1898. Si Madagascar ne devient pas pour autant une colonie de peuplement, cette politique démographique est connue et discutée, par exemple par la commission extra-parlementaire sur la dépopulation établie en 1902 ou par Bertillon, qui souhaite en faire adopter certaines mesures en métropole (fêter les mères, punir ceux qui ne font pas d’enfants).

Les deux derniers chapitres concernent l’après-Première Guerre mondiale, alors que la France connaît une atonie démographique encore plus prononcée qu’auparavant et que l’inquiétude démographique commence à s’étendre aux colonies. En métropole, le suffrage familial, sporadiquement discuté depuis les années 1840, revient dans le débat afin de valoriser les familles et notamment les familles nombreuses. S’il n’est pas adopté en France, il est introduit dans les protectorats maghrébins au cours des années 1920 (chapitre 4). En Tunisie, le Résident général Lucien Saint décide en 1922 la représentation des familles à la Conférence consultative par un vote du chef de famille – qui peut s’avérer être une femme (française). Au Maroc, où les Français sont représentés à partir de 1919 dans un Conseil du gouvernement, très semblable à celui fonctionnant en Tunisie, le résident Théodore Steeg, intéressé par la question démographique et en contact avec les milieux pronatalistes avant son arrivée à Rabat, ajoute en 1926 une troisième chambre à cette instance, dont les représentants, exclusivement masculins, sont élus au suffrage familial. C’est aussi dans l’entre-deux-guerres que les associations pronatalistes se développent dans plusieurs colonies en même temps que le discours sur la dépopulation atteint l’Afrique du Nord (chapitre 5). Le thème de la vulnérabilité démographique s’appuie sur la prise de conscience d’une natalité des Français-européens relativement faible par rapport à celle des Algériens colonisés, en hausse. Les colons cessent d’être considérés comme particulièrement prolifiques. C’est dans ce contexte que s’organisent dans l’empire des mouvements familialistes, surtout au Maghreb. Ils cherchent à faire appliquer pour les Français les mêmes lois en faveur de la famille qu’en métropole, s’interrogeant parfois sur l’extension possible de ces mesures aux sujets coloniaux – surtout à ceux qui travaillent pour l’administration française. On compte parmi leurs adhérents quelques membres musulmans, issus de l’élite.

L’histoire démographique est depuis une vingtaine d’années le point d’entrée d’une histoire sociale et politique renouvelée des colonies, ce qu’ont bien montré des ouvrages comme ceux de Julia Clancy-Smith et Frances Gouda (Domesticating the Empire: Race, Gender, and Family Life in French and Dutch Colonialism, 1998), d’Ann Laura Stoler (Carnal Knowledge and Imperial Power: Race and the Intimate in Colonial Rule, 2002) ou d’Emmanuelle Saada (Les enfants de la colonie : les métis de l’Empire français, entre sujétion et citoyenneté, 2007), et le numéro des Annales de démographie historique consacré en 2011 aux « familles en situation coloniale ». Regeneration Through Empire, en offrant des éclairages intéressants sur divers aspects de la politique démographique en vigueur dans les colonies, complète cette histoire, montrant des adaptations depuis la métropole ou des mesures venues d’autres colonies. La restitution de ces politiques articule de façon convaincante une histoire des pratiques et une analyse des discours introduisant des réflexions sur le genre et la race, concept toujours ambigu. Margaret Cook Andersen a souhaité aussi se placer sur un autre plan : alors que de plus en plus d’historiens de la France réévaluent la place de l’empire dans l’histoire de la métropole, peu d’études, selon elle, s’intéresseraient encore aux voies par lesquelles l’empire affecte les mouvements politiques. Son travail sur les organisations pronatalistes et les circulations pouvant exister entre la métropole et ses différentes colonies est ainsi une manière d’illustrer comment l’empire s’invite dans le jeu politique français, via les débats démographiques, en partie discutés dans les instances représentatives. L’histoire impériale est également convoquée par la mise en avant de l’utilisation d’un « modèle » britannique par les défenseurs français des colonies de peuplement blanc. Cependant, la faiblesse des mesures évoquées par rapport à ce qui a pu exister au sein du monde britannique fait une fois de plus prendre conscience qu’il est difficile de comparer les deux empires, ce qui amène à s’interroger sur la façon dont les colonies de peuplement impriment leur spécificité à chacun des « systèmes » impériaux, dans les rapports entre métropoles et colonies ou de colonies à colonies.

Claire Fredj



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