Marc Vuilleumier, Histoire et combats : mouvement ouvrier et socialisme en Suisse, 1864-1960

Lausanne, Éditions d’en bas et Genève, Collège du travail, 2012, 564 p

par Marianne Enckell  Du même auteur

Histoire et combats : mouvement ouvrier et socialisme en Suisse, 1864-1960Marc Vuilleumier. Histoire et combats : mouvement ouvrier et socialisme en Suisse, 1864-1960: mouvement ouvrier et socialisme en Suisse, 1864-1960 Lausanne,Editions d'en bas, 2012,576 p. 

Il y a près de vingt ans paraissaient des « Mélanges offerts à Marc Vuilleumier à l’occasion de son soixante-cinquième anniversaire »[1]. La bibliographie recensait quelques cent trente articles, préfaces et comptes rendus publiés par le jubilaire depuis 1955. Ce volume-ci en ajoute une quarantaine. Depuis sont parus d’autres articles, sur Alexandre Herzen, Louis-Auguste Blanqui et Benoît Malon notamment. Personnages emblématiques des intérêts majeurs de l’auteur : l’exil russe, la proscription communaliste, la Suisse terre de refuge et à la fois pionnière de la police politique. Rappelons aussi le grand nombre de notices biographiques auxquelles il a collaboré pour les premiers volumes du « Maitron », notamment sur les Suisses ayant participé à la Commune de Paris et sur les communards réfugiés en Suisse.

Histoire et combats est le premier vrai livre à paraître sous le nom de Marc Vuilleumier. Quel bonhomme ! Quel bouquin !

Il réunit vingt-deux textes, rédigés sur une période de plus de trente ans, brièvement présentés – « choix difficile, selon l’auteur, car ces contributions ont été rédigées dans des circonstances et des occasions très diverses, donc pour des publics très différents » (p. 11), des colloques universitaires aux cours de formation syndicale – qui privilégient l’internationalisme et le syndicalisme révolutionnaire, des thèmes particulièrement chers à Marc Vuilleumier.

Celui-ci explicite ses choix et sa démarche, tant scientifique que militante, dans une longue introduction autobiographique passionnée et passionnante. Il a les poches pleines d’anecdotes, que ce soit sur l’origine du bonnet phrygien ou le dédale dans lequel il fallait s’engager naguère pour parvenir aux archives de la Préfecture de police à Paris. Il trace des portraits alertes, parfois grinçants, de professeurs, de camarades du Parti communiste (le Parti du Travail genevois), d’historiens atypiques ou carriéristes. Il évoque de manière saisissante les changements dans les conditions de travail et d’utilisation des archives : il y a un demi-siècle, il n’avait pas de photocopieuse à disposition, mais les cartons des Archives fédérales suisses étaient envoyés par la poste de Berne à Genève ! Il rappelle l’évolution de l’enseignement universitaire de l’histoire en Suisse : privilégiant longtemps une vision nationale du repli sur soi, il s’est ouvert dans les années 1960 à l’étude du mouvement ouvrier et à ses composantes internationales, malgré les embûches qui y ont été mises. En particulier contre celles ou ceux qui, chercheurs ou enseignants, ne voulaient pas renier au profit d’une carrière académique leur engagement dans ce mouvement, Marc Vuilleumier le premier.

Les articles puisent aux sources les plus diverses, toujours maîtrisées et référencées, qu’ils relatent un bref épisode ou analysent un long itinéraire. « Je comprends fort bien, écrit-il, Fourier qui a compté la “papillonne” au nombre de ses douze passions radicales. » (p. 44) Mais il papillonne toujours dans les mêmes jardins.

James Guillaume, par exemple, est présent dans la moitié des textes réunis. Pour le Mouvement social, Marc Vuilleumier avait décrit il y a un demi-siècle ses archives déposées à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam et aux Archives de l’État de Neuchâtel[2]. Il redonne ici une note biographique, qui a été développée dans son introduction au grand ouvrage de Guillaume, L’Internationale, documents et souvenirs (éditions Grounauer à Genève puis Lebovici à Paris, 1985). Mais on retrouve le personnage dans les articles sur Bakounine, sur l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, sur les exilés communards en Suisse ; on le retrouve bien entendu au sujet du syndicalisme révolutionnaire, de la Fédération des Unions ouvrières de Suisse romande, des débats avec les syndicalistes français et les syndicats réformistes suisses ou encore au sujet de la démocratie directe. Il est un des correspondants de Max Nettlau, de Pierre Monatte, de Fritz Brupbacher, d’Achille Graber. Il tient de sa famille et de son milieu intellectuel une infatigable curiosité, une vaste culture, tandis qu’il abandonne bien vite toute tentation pour une carrière politique ou universitaire, avec « une antipathie permanente à l’égard du pathos et du verbalisme révolutionnaire » (p. 269). Dans l’Internationale, une fois exclu avec Bakounine au congrès de La Haye de 1872, il a tenu à « rassembler tous les adversaires du Conseil général sur la seule base de l’autonomie des sections et des fédérations, et non sur celle d’un programme libertaire, comme l’auraient souhaité Bakounine et les Italiens » (p. 202). Avec son ami Adhémar Schwitzguébel, il a critiqué la délégation de pouvoir et la législation directe par le peuple, même dans une « démocratie » comme la Suisse avec son droit de référendum et d’initiative.

Croisement des textes et des témoignages, usage attentif des sources, lecture pointue des historiens suisses ou étrangers, précision et vigueur de la langue, profondes connaissances politiques et culturelles, le recueil de Marc Vuilleumier donne une belle leçon sur le métier d’historien. Qui n’est pas éloigné des préoccupations actuelles. Au moment où j’écris ces lignes, le samedi 8 juin 2013, il parle de la Commune de Paris à Saignelégier (Jura). Dans cette région comme ailleurs en Suisse, il est question de fusion de communes, de pouvoir de décision, d’instruments de la démocratie directe ou représentative. L’historien ne confond pas les enjeux, mais il est attentif et présent dans les débats de société.

Après le texte fondateur «Quelques jalons pour une historiographie du mouvement ouvrier en Suisse», publié en 1973, les articles d’Histoire et combats sont organisés en série chronologique, de la première Internationale à la révolution russe et au delà. On y trouve des discussions de questions controversées, des réhabilitations de personnages ou de textes oubliés. On y trouve un engagement constant en faveur de la rigueur historique et de l’autonomie de l’organisation ouvrière – voire pour l’autonomie de la recherche et la rigueur de l’organisation.

Marianne Enckell.



[1]J. Batou, M, Cerutti et Ch. Heimberg (dir.), Pour une histoire des gens sans histoire, Lausanne, Éd. d’en bas, 1995.

[2] M. Vuillemier, « Les archives de James Guillaume », Le Mouvement social, juillet-septembre 1964, p. 95-108.