Marc Martin, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, 2005

Martin (Marc), Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne. Paris, Éditions Louis Audibert, 2005, 400 pages.

par Dominique Marchetti  Du même auteur

à l’exception de biographies d’écrivains journalistes sur deux grands reporters emblématiques et d’une thèse publiée récemment, le grand reportage n’a pas fait l’objet de travaux en France. Outre l’intérêt de combler cette lacune importante en proposant une étude générale sur le sujet, l’ouvrage de Marc Martin a également le mérite d’éclairer l’histoire de la production de l’information dans les médias généralistes de la fin du xixe siècle aux années 1950, à travers une figure mythique du journalisme. Son travail repose essentiellement sur une lecture fouillée des articles ou des ouvrages des grands reporters, du fait de l’absence d’autres matériaux comme les mémoires ou les archives d’entreprises par exemple.

L’un des principaux apports de ce livre est, tout d’abord, de nuancer de manière convaincante les thèses de l’importation américaine et de l’influence du courant littéraire du naturalisme, qui sont souvent avancées pour expliquer l’avènement de ce « ‘nouveau journalisme’ ». M. Martin y voit davantage un « phénomène largement endogène » au sens où le « petit reportage » serait à l’origine du « grand reportage ». Quand ce dernier émerge progressivement à partir des années 1880, c’est effectivement par l’intermédiaire de deux jeunes journalistes (Fernand Xau et Pierre Giffard), issus de la rubrique des faits divers. Leur idée est alors de créer une nouvelle position face aux rubriques les plus prestigieuses (la politique, la critique littéraire et théâtrale, la chronique) auxquelles ils ne peuvent pas prétendre. Mais le développement du grand reportage est surtout lié à des transformations externes, qu’elles soient politiques (l’installation de la République et de la démocratie parlementaire, qui a permis la liberté de la presse), économiques (la diminution de certains coûts de production, l’expansion de la publicité) et technologiques (le développement des transports et des communications), qui ont eu des effets directs sur le fonctionnement de la presse. L’émergence de ce nouveau genre doit également beaucoup aux transformations des attentes du public des titres historiques traditionnels (Le Journal des débats ou Le Temps pour les plus connus) tournés vers l’étranger et, plus tard, de celui du Figaro, l’un des supports les plus prospères. Enfin, le développement du grand reportage s’appuie sur des terrains nouveaux touchant directement ou indirectement les intérêts politiques et économiques français : la politique d’expansion coloniale des républicains au pouvoir à la fin du siècle, qui est suivie par ces jeunes journalistes aventuriers issus du « petit reportage » ; puis, plus tard, la guerre russo-japonaise couverte par une nouvelle génération de « reporters de guerre », plus nombreux et expérimentés que les premiers « correspondants de guerre » de la fin des années 1870.

Au-delà de ce récit des origines du grand reportage en France, l’auteur apporte, ensuite, une meilleure compréhension de la genèse de nouveaux formats professionnels entre la fin du xixe siècle et la Première Guerre mondiale. Il décrit ainsi les conditions de la naissance des grandes enquêtes initiées notamment par L’écho de Paris, qui veut alors concurrencer les autres quotidiens dits de qualité, et Jules Huret, un de ses jeunes journalistes. L’enquête utilise essentiellement la technique de l’interview, qui avait émergé aux états-Unis à partir des années 1830, et devient progressivement une catégorie du grand reportage. Mettant souvent au jour un milieu social et/ou professionnel, ce genre se transforme progressivement au sens où les journalistes ne se contentent plus de rapporter des propos mais ils entendent remplir une fonction de découvreur et d’analyste. Les grands reporters consacrent en effet leurs récits à la découverte de pays étrangers, aux voyages et aux rencontres des grands chefs d’état, non sans alimenter parfois « l’exaltation nationale ». Toutefois, M. Martin donne une description très nuancée de la situation du grand reportage à la veille de la guerre. Celui-ci rassemble un faible nombre de journalistes (quatre ou cinq dans les titres les mieux dotés comme Le Figaro, Le Matin, Le Journal), dont les salaires et les conditions de travail sont largement inférieurs à ceux de leurs confrères des rubriques les plus prestigieuses. Il n’est donc pas surprenant que nombre d’entre eux quittent la profession ou changent de service au cours de la période.

L’entre-deux-guerres, que l’auteur décrit comme « l’âge d’or du grand reportage dans la presse française », marque un changement radical. Dans le prolongement du premier conflit mondial, la presse populaire continue à développer le genre, tout particulièrement Paris-Soir, le quotidien phare de l’époque. En raison du discrédit des journalistes parlementaires et des chroniqueurs, rendus notamment responsables du « bourrage de crâne » entre 1914 et 1918, de la nécessité croissante de la presse populaire nationale de toucher une audience élargie et de la montée des quotidiens régionaux, le grand reportage devient tout d’abord un fort enjeu commercial et professionnel entre les titres. Il incarne désormais une des positions les plus prestigieuses du champ journalistique, même si les grands reporters ne représentent qu’une élite d’une trentaine de personnes en marge d’une profession en pleine structuration. Leur réputation favoriserait, en effet, à la fois la fidélisation du public (tout particulièrement des femmes), l’augmentation des ventes et la notoriété professionnelle des titres. M. Martin montre ensuite la proximité du grand reportage avec la littérature, puisque certains écrivains (comme Jean Cocteau) se lancent dans le reportage et, dans le même temps, des grands reporters sont publiés chez des éditeurs de grande diffusion. Il insiste précisément sur les seconds à travers les deux principales figures de l’époque. La première, Albert Londres, issu d’une famille modeste et chrétienne, incarne un grand reportage « unanimiste », c’est-à-dire qui privilégie l’écriture, l’observation et le « journalisme éclaireur de l’opinion ». Après avoir suivi la grande guerre pour Le Journal et quelques crises à l’étranger (Irlande, Russie, Chine), il débute en effet, à partir de 1923, une série de grandes enquêtes consacrées à « la misère des hommes » dans Le Petit Parisien, qui feront sa renommée à tel point qu’un prix annuel portant son nom est depuis décerné en sa mémoire. La seconde figure emblématique du genre, Joseph Kessel, plus jeune, est un « aventurier » passionné par les voyages. Après des reportages d’actualité pour Le Journal et Le Matin sur des pays lointains qui font l’actualité ou sur la pègre des bars de Pigalle, il contribue à inventer le « reportage rétrospectif » et l’« enquête biographique », qui sont ajustés aux attentes de son nouvel employeur Paris-Soir, en jouant sur la personnalisation et les histoires extraordinaires. Outre ces sous-genres du grand reportage qui coexistent avec les interviews de grands leaders politiques ou les enquêtes sur les affaires criminelles, M. Martin souligne en filigrane le poids durant l’entre-deux-guerres du reportage portant sur les conflits (la guerre d’Espagne entre 1936 et 1939) ou les crises (la Russie devenue communiste, la montée du nazisme en Allemagne, etc.). Plus largement, la période illustre une ouverture croissante de l’actualité des quotidiens vers l’Europe géographique et d’autres continents.

à partir de la Libération jusqu’à la fin des années 1950 et tirant profit de l’actualité (la décolonisation, la modernisation de la France, la guerre d’Indochine, etc.), le grand reportage se diffuse par-delà des quotidiens nationaux, c’est-à-dire dans les nouveaux hebdomadaires (Carrefour, L’Observateur), les radios (tout particulièrement à Europe 1), et quelques grands titres de la presse régionale, du fait du développement d’agences qui permettent de réduire les risques et les coûts. Il intègre aussi désormais la photographie comme le montre l’exemple de Paris-Match créé en 1949. Selon M. Martin, cette inflation du grand reportage le « banalise », et, du même coup, il « perd de son prestige ». Aux grandes signatures, qui ont disparu ou changé de postes succèdent des grands reporters plus nombreux, plus parisiens, plus diplômés et comprenant désormais quelques femmes. Cet éclatement débouche sur une diversification du genre. à côté du grand reportage de la presse populaire, Le Monde développe le reportage d’analyse politique, qui se veut aussi prospectif, réalisé par des journalistes spécialisés.

Autrement dit, l’ouvrage de Marc Martin nous permet de saisir la genèse du grand reportage et de ses représentations parfois mythiques, qui restent aujourd’hui très fortes, notamment chez les étudiants voulant faire du journalisme. Les limites du livre tiennent en grande partie au matériel qu’il était possible de mobiliser. La lecture des grands reportages et de leur récit ne permet souvent pas de saisir les trajectoires sociales et professionnelles des grands reporters ou des dirigeants de la presse, qui auraient été utiles pour mieux appréhender les conditions de l’émergence et du développement de ce nouveau genre. Les quelques éléments mentionnés ne suffisent pas, en effet, à comprendre quels étaient plus précisément les profils dominants des promoteurs de ce nouveau modèle d’excellence professionnelle. Par ailleurs, en s’intéressant essentiellement aux noms les plus connus, l’auteur a tendance à personnaliser et surtout à homogénéiser certains phénomènes, ne mettant pas toujours suffisamment en évidence la dimension collective du développement du grand reportage et les différences existant entre les journaux. Des données sur les conditions de travail des grands reporters ou l’économie générale de la presse de l’époque par exemple auraient enfin permis de mieux restituer pourquoi et comment étaient produits ces textes d’un nouveau genre. Ces remarques n’enlèvent bien évidemment rien à la qualité de cet ouvrage, qui fournit un point de comparaison intéressant et utile, avec la situation états-unienne, décrite notamment par Michael Schudson.



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