Marc LORIOL. La construction du social. Souffrance, travail et catégorisation des usagers dans l’espace public.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, 214 pages. « Le sens social ».

par Christian Chevandier  Du même auteur

La construction du socialMarc Loriol. La construction du social: Souffrance, travail et catégorisation des usagers dans l’action publique Rennes,Presses universitaires de Rennes, 2012,216 p. 
C’est un des intérêts de l’habilitation à diriger des recherches, aux modalités fluctuantes selon les disciplines, que de permettre à des chercheurs d’expliciter la dimension théorique de leur démarche tout en exposant les travaux qu’ils effectuent, dimension épistémologique de l’œuvre d’un praticien plus communément artificielle dans les thèses. Confrontant une notion ou un concept à un objet, ayant déjà éprouvé l’outil qu’il présente au lecteur, l’auteur en est d’autant plus pertinent. Le sociologue Marc Loriol se livre à cet exercice dans un ouvrage en trois parties, chacune ayant sa cohérence propre et pouvant même être abordée comme un petit livre. Mais c’est bien comme un ensemble qu’il doit être appréhendé, et l’auteur insiste sur la démarche heuristique que constitue l’étude conjointe des identités professionnelles et des politiques publiques.

Le premier chapitre est consacré au constructivisme (plutôt qu’au « constructionnisme », avec lequel certains auteurs, psychologues pour la plupart, établissent une distinction précise) et comporte une bibliographie critique des processus de construction sociale. L’auteur y plaide pour un usage raisonné du constructivisme auquel seules échapperaient les sociologies basées sur une vision déterministe du monde social. Il prend garde à se démarquer des pratiques parfois inconsidérées et insiste sur la nécessité de le distinguer du relativisme, du spontanéisme et du post-modernisme : la confusion faite par ses détracteurs en donnerait une « version caricaturale ». Il estime également important de souligner la nature anti-essentialiste du constructivisme.

Le deuxième chapitre examine la construction sociale des entités cliniques en santé mentale au travail, le stress, la fatigue, le burn out, le harcèlement moral. L’auteur ne les considère pas comme des problèmes imaginaires, mais estime que ces phénomènes psychiques ou émotionnels, du fait leur grande plasticité, ne peuvent pas être dissociés de la manière dont ils sont considérés et exposés. L’histoire, clinique et politique, de ces symptômes appréhendés comme des maladies est mise en perspective avec les effets de leur dénomination. Bien loin de se réduire à la dimension physique des phénomènes étudiés, cette étude se situe somme toute dans la continuité de Charles Fourier qui estimait que, dans le phalanstère, la fatigue tout comme l’ennui disparaîtraient. Marc Loriol décrit et analyse le passage entre les situations de travail, à la production de sens souvent déficitaire, et la construction de catégories générales relevant de la pathologie ou sa marge. L’on comprend ainsi plus aisément pourquoi, à un moment où les identités professionnelles sont attaquées avec vigueur par les politiques de « ressources humaines » – notamment le New Public Management qui, en vertu de la RGPP (révision générale des politiques publiques), fait des ravages au moment où le sociologue mène ses travaux –, les observations puissent être si fécondes. La réception de ces notions par les groupes professionnels concernés permet de mieux les éprouver, et l’on constate alors sans grande surprise que, si infirmières et travailleurs sociaux adhèrent à des analyses qui mettent en avant les individus, les policiers ne se reconnaissent pas dans des approches psychologisantes tandis que les conducteurs de bus parviennent, grâce notamment à l’action syndicale mais aussi parce que leur fierté professionnelle est fondée sur des compétences techniques plutôt que sur une dimension relationnelle, à imposer une définition plus collective de ces problèmes. À cet égard, le retour sur les travaux de Louis Le Guillant, au milieu des années 1950, montre à quel point, en psychopathologie du travail, la collaboration entre chercheurs et organisations syndicales est fondatrice.

Le troisième chapitre est une approche de la catégorisation des usagers dans les politiques publiques. Tout comme Everett C. Hughes avait théorisé le « dirty work », en une démarche reprise par Anne-Marie Arborio[1], cette sociologie des métiers s’attarde sur le « beau travail », ce que les policiers appellent une « belle affaire », la rencontre d’usagers qui contribuent à maintenir un bon niveau de satisfaction professionnelle. Les membres des groupes étudiés par Marc Loriol, personnels de santé, gardiens de la paix, travailleurs sociaux, machinistes des transports en commun, sont confrontés dès leur formation à une réalité sociale qu’ignorent beaucoup d’autres milieux et leur plus grande maturité, comparée à celle d’étudiants ou d’élèves du même âge n’étant pas soumis à une telle épreuve, se paye d’un plus fort besoin de satisfaction au travail. La gratification s’en révèle d’autant plus nécessaire que les idéaux professionnels sont mis à l’épreuve par la réalité du labeur. Pris par une routine envahissante, les policiers n’ont que rarement l’occasion de « protéger les faibles » tandis que la « prise en charge globale » du malade se révèle utopique dans un milieu hospitalier où la hiérarchie des niveaux de qualification entraîne une division du travail qui est au demeurant étayée par la législation. À cet égard, Marc Loriol sait s’appuyer sur une observation des pratiques pour une analyse critique de discours professionnels identitaires qui se révèlent un piège lorsque les chercheurs les prennent au premier degré. Il faut donc, dans ces métiers et professions, se tourner vers l’usager le plus gratifiant. Parmi les « mis en cause » (qui avec les « victimes » constituent leur public), les policiers préfèrent ainsi aux « petits cons » qui attendent d’être une vingtaine pour attaquer une patrouille les « vrais durs », qui n’hésitent pas à se battre à un contre un mais sont capables de garder leur sang-froid une fois arrêtés. Pour le personnel hospitalier, dont l’auteur estime que la pratique face aux « patients à risque » est bien proche de celle des policiers, le « bon malade » peut présenter des caractéristiques diverses : l’éventualité d’une guérison mais aussi des éléments liés à sa personnalité. La spécialité médicale dont relève la personne hospitalisée est loin d’être négligeable et évolue dans le champ de la respectabilité au sein de la hiérarchie informelle des disciplines médicales. Ainsi, le regain de prestige que, depuis trois décennies, acquiert peu à peu la gérontologie contribue à faire mieux accepter les patients âgés mais n’en est pas moins un des facteurs de la montée du thème de la dépendance. Plus largement, la « politique des âges » concerne autant les « jeunes » que les « vieux », notions qui sont liées à des enjeux sociaux comme la gestion médico-sociale du vieillissement biologique mais aussi la place dans la société de la population qu’elles construisent à un moment donné. L’élaboration nécessaire pour certains groupes professionnels de « problèmes » est d’autant plus intéressante à interroger que ceux-ci nous apparaissent comme évidents : c’est ainsi le cas de la jeunesse (qui n’est « qu’un mot », expliquait Pierre Bourdieu) comme catégorie « à risque » alors que, en dehors des accidents de la route et des conséquences de la consommation de produits cannabiques, les 15-24 ans constituent le groupe d’âge qui a les meilleurs indicateurs sanitaires. Quant aux effets performatifs des catégories d’âge, l’auteur les analyse, montrant ainsi les modulations possibles de la dimension biologique et fonctionnelle du vieillissement.

« L’approche en termes de construction sociale peut être vue comme une invitation à dépasser les clivages académiques », souligne la dernière phrase de l’ouvrage, dans laquelle l’auteur (qui ne cite pas l’histoire parmi les disciplines qu’il mobilise alors que, dans son deuxième chapitre, est particulièrement pertinente sa mise en perspective du terme de railway spine, introduit dans la seconde moitié du XIXe siècle, de celui de Traumatischen Neurosen, interrogé à la suite de la guerre russo-japonaise de 1904-1905 puis de l’évolution de l’approche des névroses traumatiques pendant la Grande Guerre) dénonce la stérilité de ces clivage pour toute volonté de compréhension de « la complexité des activités et des “mondes du travail” ». Certes, des débats internes à la discipline sociologique échappent sans doute au profane – l’historien en l’occurrence. Mais ce dernier saura faire de cet ouvrage un précieux outil. D’abord parce que, en historicisant ces notions, Marc Loriol en permet un usage pertinent. Mais aussi parce que, comme tout livre de sociologue, il s’inscrit dans son temps, lorsque le néolibéralisme modifie les pratiques professionnelles, notamment dans la fonction publique dont il étudie plusieurs branches, et permet de mieux comprendre des phénomènes qui nous sont contemporains.

 Christian Chevandier.

 
[1] A.-M. Arborio, Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris, Anthropos, 2001. Voir compte rendu d’A. Vega dans Le Mouvement Social, n°199, avril-juin 2002, p. 125-126.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Pays